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LATHAKH

ed.2018 - arc

Chap.3 - Chap.4 - Chap.5

  

  

- I -

 

    Dans salle de commande de LaPareille qu'il occupait seul, mais surveillé par des cohortes d'outils, le psychanalyste éprouva une sensation proche de Sumen. L'appareil pouvait flotter des heures, voire des jours, des semaines comme ça. Dans sa gravité fluctuante, ses occupants pouvaient hiberner, vivre quelqu'absolu, ou voyager en Réalité Virtuelle ; ou encore simplement faire du sumen à petite dose comme ça. Sans motif raisonnable pour appeler Nath, insuffisamment renseigné pour prendre une décision, il enclencha machinalement une relecture de l'enregistreur des jours-de-bord*. Le système intelligent le reconnut et démarra au moment où il avait quitté la salle, après l'attaque.

   On entendait Nathalie et Anthéaum Toll évaluer les probabilités que l'offensive de Pof visât la Machine-de-Je. C'était pour Pof, prendre un risque énorme. car sans aMa, il devenait lui-même aussi vulnérable que ses employés et courrait à sa perte.
   « Si c'est le cas, déduisait Nath, Pof a certainement un plan de défense.
 – C'est une fuite en avant,
répondait Toll, les jeux sont faits ! La blockchain va tout envahir, remplacer les métiers, les responsabilités et on ne sait quoi encore... 
 – AbLock! AbLock !
s'énervait la jeune femme... Est-ce qu'on assiste à la première "génération spontanée" venue d'IA ? tu le crois vraiment ? C'est l'aMa qui prend le pouvoir alors..
 – Ni Lhassa, le Vatican, la Mecque, Jérusalem, même le Puit Velu n'ont jamais vu de miracle comme ça. L'IA a créé l'abLock toute seule ! Si Micropof compte la déclarer comme sa propriété, c'est un mensonge désespéré.. à moins qu'il ne prenne possession de tous les PC de Taire.
 – Ça c'est possible,
dit Nathalie. Je crois même que c'est fait depuis longtemps... Bite* l'avait dit : "les ordinateurs appartiennent au gouvernement, n'oubliez jamais". Intérieurement tous les humains le savent - ils espéraient encore mais maintenant, le
problème, c'est.. - conclut-elle après une pause grave : comment la machine pourra-t-elle rendre le moindre renseignement fiable ? »

    Tat écoutait perplexe et s'interrogeait sur la responsabilité. D'accord, la Machine-de-Je ou l'IA en général, avait sans avertissement créé un programme qui dépassait toutes les administrations antérieures - elle échappait à tout contrôle. Mais encore, AnthéaumToll, un avatar informatique, venait de créer à lui seul et sans qu'on le lui demande une démocratie, avec APSO. Est-ce qu'on ne pourrait plus le démonter pour cause d'analyse terminée ? Comme si ça ne suffisait pas, la capitaine du vaisseau sur lequel il avait suivit Toll, serait née d'une machine. Toll le lui avait dit mais visiblement il n'avait pas dit, à elle, qu'APSO était sortie de lui. Nathalie était à cet égard naïve comme Zénon l'était. Il décida de commencer son examen par elle.
   Il sortit un mémo visuel. En traitement ralenti, par d'habiles retours arrières et zooms le mémo détectait en elle des signes d'angoisse. Si l'avatar avait dit la vérité, comme l'abLock et APSO, l'ectogène sortait d'une machine mais y avait été introduite par vitro-conception ; elle avait ensuite germé en éprouvette, puis incubé dans un utérus artificiel, jusqu'à sa mise au monde par centrifugation synchronique, couplée à un respirateur pulsionnel. Tat poussa la manette à fond pour lancer l'analyse intégrale. Cette dernière conclut que l'avatar semblait aussi percevoir la même angoisse chez sa capitaine et cherchait à la rassurer.
   La voix de la commandante était traînante et sans conclusions.
   « Vopt a décrit tout cela depuis longtemps, disait-elle en lui rappelant la prophétie de la science- fonction
* : non seulement l'attaque d'aMa, mais Potar et toi constituez également le double-cerveau de son héros Jvabien* des Anulls*. »
   Malgré l'apesanteur, Tat eut l'impression d'avoir besoin de s'asseoir.
   « Donc nous sommes sur les rails, dit l'avatar soulagé.
 – Justement, ça ne va pas, nous aurions dû dérailler. »

    Le psychanalyste avait avancé d'un pas : l'astronesse connaissait la théorie de Zénon. Elle était cybernéticienne et le principe de sa Psychohistoire préposait un déraillement précoce à la loi de la Hâte. Mais le connaissait-elle en personne ? Cela restait à voir. Par attraction nerveuse Potar se tourna en direction du désert d'Alinstan ; ce qui clarifia les idées. " Par contre, réfléchit-il, Nathalie n'a pas été informée de l'enrôlement d'Eury qui avait presque failli étouffer le phénomène dans sa théorie quand elle avait tenté d'assassiner Kelper ". C'est pourquoi la manière dont Natha raisonnait, révélait l'absence de la çabote lorsqu'elle cherchait du côté de Vopt ; Potar se tapa le poing dans la main. Il savait maintenant où passer pour reprendre d'analyse. Sans attendre, il quitta la salle de commande en direction de son burolabo. Pour remonter les traces de Kelper, il passerait maintenant à Eury.

 

- II -

 

    Côté Nath : dès l'instant où Tat avait pénétré la salle de commande, la capitaine avait été avertie par le dispositif de surveillance. Encore sous le choc de l'attaque, l'alerte la tirait d'une détente qu'elle cherchait dans sa chambre à vunette*. Voyant le psy qui écoutait sa conversation enregistrée, son thalamus réagit asynchrone ; elle réalisa qu'il cherchait à savoir ce qu'elle savait d'évènements passés. « C'était donc pour cela qu'ils ne déraillaient pas ; ils remontaient le temps ! » s'entendit-elle penser, comme si c'était Toll qui lui télépathait une réponse. C'était le thalamus qui décompressait.
   Il était rare qu'elle pensât comme ça mais, non seulement diclonée* d'utérus artificielle, plus tard diplômée de cybernétique, le feedback était devenu une seconde nature de la Capitaine de LaPareille. Elle en était pénétrée jusqu'à ce que ça n'apparaisse plus car, sans origine, une ectogène n'a pas d'autre moyens que la pensée arrière*, même sans le savoir. Elle ne releva pas l'allusion à une autre loi du prophète Bite mais se tint à sa propre histoire :

   À son cursus d'études, elle avait ajouté la Psychohistoire dont la stratégie du déraillement précoce était le fleuron. Cette précipitation - que les chimistes appelle crûment un "précipité" - avait produit dans le nuage d'Internet, la blockchain ; mais ce n'était qu'une appréhension pour elle. Sans connaître Zénon, en ignorant qu'Oedipe avait réellement existé, le monde - et Nathalie pas moins - imaginaient sans question qu'un groupe secret, ou un savant fou avait créé l'abLok. À la tête des masses qui gobaient le fantasque Satori Sakato comme leurs rois imaginaires, Pof et ses comparses dictateurs se disputaient pour co-pirater* l'invention. Ils rêvaient de coups-d'Etat clé-en-main et cette pourriture avait fait le quotidien de la jeune femme avant sa révélation. Or depuis qu'elle savait qu'elle avait été mise au monde par une machine, Nathalie était scandalisée par l'outrecuidance de Pof à prétendre conduire l'aMa.
     Comme tout le monde elle avait suivi les dénominations de la Machine-de-Je, rebaptisée aMa, puis s'était enthousiasmée pour la décision d'aller sur Mars. Mais poussée par son malaise, elle avait reversé dans la carrière vénusienne de Von Vopt avant même que les événements ne l'infirment.  Déboutée des deux côtés, elle s'était mise à chercher l'intériorisation sur place. Il n'y avait rien dans les archives de Taire que des curiosités sans avenir ; ainsi était-elle passée sur APSO parmi tant d'autres. En les laissant de côté, elle avait choisi une situation alternative sur la face cachée de la lune.
   En deux années d'efforts acharnés, LaPareille avait pu appareiller. Et voilà qu'elle embarquait un psychanalyste qui s'envoyait en l'air dans les placards à balais. Sa surveillance avait tout vu. Il analysait son Capitaine en Second créateur du ressurgissant APSO, et se mettait à la souveiller ! C'était un bazar qui dépassait les bornes, dont elle était responsable. Sa négligence lui brûlait la mémoire et réveillait ses propres soupçons sur ce qu'elle savait. Choisissant la paranoïa pour la honte, elle eut l'intuition que Potar détenait une information qu'elle ignorait. Il fallait qu'elle surmonte son transfert pour savoir quoi.

 

    Remonter la projection ; on croit que c'est facile ! mais on ne réalise pas qu'en remontant l'intuition, on fait en arrière le chemin du parfaitement de soi - et c'est pas coton. Tel fut pourtant le parcours de Nath comme la défibrillation de son nam l'a démontré. Mais à ce moment elle n'en était qu'à son anticipation. La question qui se posait à la navigatrice était de savoir d'où elle venait ; parce que sortir d'un utérus artificiel, ça ne répond pas à tout. Elle continuait à revenir en arrière :

    Ses origines ectogéniques avaient été révélées par Lapan ; c'était un phet*. Après que cet extravagant psy eut détecté la présence de sa mère dans une prophétie d'Apimov*, Nath avait réfléchi cent fois la scène. Apimov était, parmi les prophètes originaires, celui qui avait décrit la première vie d'un robot : Humin*. Mais une fois dénommé, il avait laissé en suspens la réaction intellectuelle qu'il avait provoqué dans la pensée humaine. Toujours en remontant en arrière, selon Apimov, le mathématicien qui avait assumée ce saut cognitif, était Seldon* qui avait ainsi fondé la Psychohistoire. Mais ni Humin, ni Apimov, ni Seldon n'avaient déclaré que la dénommée Dors*, la femme de Seldon, eut été également une machine ; ça sautait aux yeux pourtant, comme si c'était là le secret véritable. Donc c'était Dors, la machine démasquée par Lapan, qui avait mis au monde Nathalie. Tel était le second phet.
    Un troisième phet était que le père de Nathalie n'était pas Seldon - à moins que ce dernier ce fut fait passer pour un autre, ce qui était une énigme mineure noyée dans la longue histoire des pères. Le véritable choc eut lieu lorsque, durant la cérémonie où Nathalie recevait son diplôme de cybernéticienne, sa mère fit son coming-in (l'équivalent du coming-out dans le cas des machines) sur l'assertion de Lapan, qui était invité pour régler les éclairages. Les mains pleines d'ampoules, il dérégla tout le monde en claironnant « vous êtes la mère de Nathalie ». C'était un grand pas de franchi, mais sa révélation ouvrit plus un mystère qu'elle résolvait d'énigme ! d'où venait-elle ?
   Tout ceci couronnait le cycle d'étude de Nathalie, avant qu'elle mit en plan lapareillage
*, et par conséquent l'expédition de LaPareille.

    Car pour la jeune diplômée la déchirure était profonde. La sempiternelle question, « qui-est-le-père ? », devenait désuète quand un père accueillait un enfant sortant d'un utérus artificiel, c'était pour qu'il (l'enfant) sache avec quelle mère ça l'avait faite ! ça renversait la situation. Engloutie dans les félicitations du jury et les cris de Lapan, Nathalie a sombré... Pour ne pas devenir robot, elle devait détecter si une machine, Dors, avait le moyen de créer une femme, et à partir de quoi ? Sans réponse Nathalie s'avérait manquer de corps.

    Un peu comme la nature, qui a horreur du vide, qui manque de corps, va chercher là où il y en a trop. Nathalie l'ectogène allait donc se mettre en quête d'un clone.
    Elle commença naturellement par fouiller l'histoire de ce Lapan qui s'était mêlé de sa révélation. C'est comme ça qu'elle allait retrouver Vopt. Car toujours en arrière, comprit-elle ça comme ça : Vopt connaissait Dors depuis longtemps puisqu'entre prophètes, il déjeunait régulièrement avec Apimov. Or c'était Vian qui les avait trouvés. Il en avait traduit le rapport à Lapan qui le lui avait volé.
    Tout ces constats tenaient dans le carnet, d'un DWT inconnu, constituant un recueil titré " Histoires Extrautres* " où un Sermon sur les Anulls* annonçait le premier clone. Il était si précis qu'il identifiait le doublon du chimiste Lavoisœur* au moment où l'aMa allait être attaquée. L'histoire était indubitable. C'était ce clone Jvabien qui avait eu l'idée d'aller sur Venus au moment où survenait l'attaque des revenants de Mars. C'est ainsi que Nathalie trouva la connexion de Zénon Kelper... - il faut encore continuer en arrière pour comprendre qu'elle y parvint sans consciemment le savoir : 

    Enchaînant à reculons, de Dors à Lapan, avant, à Vian et encore à Vopt jusqu'à Jvabien, la chercheuse fit enfin connaissance de la psychohistoire kelpérienne. L'intrigante attraction s'affirma car sur la piste du clone qu'elle venait de trouver, elle était partie du père pour trouver sa mère. Or comme psychohistorien du complexe d'Oedipe, Kelper traitait celui de la femme, et dans ses papiers annulés il n'était plus possible de faire un complexe d'Oedipe sans que les hommes deviennent des femmes (si les femmes faisaient des complexes d'Oedipe). Devant cette patasexualité le psychohistorien avait renoncé et préféré faire une psychanalyse. L'intrigue restait qui avait attiré la cybernéticienne. « Oedipe était un homme et la propre fille du Grand Fraude ne l'avait-elle fait.. l'homme? » lui avait demandé Lapan en rejetant sa diversion.

    Par conséquent pour Nathalie, d'abord fille d'une machine, deuxièmement à la recherche d'un clone - il était presque inévitable, par passion, pour ne pas dire strictement logique, par raison, qu'elle aille s'attacher un avatar pour seconder sa mission. Elle avait donc lancé des petites annonces et trouvé Toll dans la catégorie des clones. Comme il cherchait à placer un logiciel de gouvernance propre à viabiliser la démocratie - c'était APSO - ça tombait parfaitement bien. Si par encombrement il était accompagné d'un psychanalyste, l'explication devait tenir dans la diversion kelpérienne. L'Inconscient, tout le monde s'y accordait, fonctionne comme ça, à la vitesse d'un boulet. Nath n'avait pas besoin de tout savoir. Par contre Tat n'imaginait pas qu'elle avait trouvé Zénon sans le savoir. Parce qu'après tout ça, Nathalie ignorait encore tout de l'existence de Zénon. C'était un cas d'école du Complexe d'Oedipe avec le corps ommis. Nathalie apprenant qu'il était clone-avatar ne connaissait que Toll.

 

III

 

    Elle avait donc retenu Toll pour Second d'équipage et son psychanalyste suivit, pour tout équipage - pour le reste, LaPareille comme tous les cargos, était entièrement robotisé. Une fois au complet elle pensait suivre le chemin ouvert par Lapan. Puis elle suivrait l'intuition. Pour retrouver sa mère ectogénique, les conditions d'environnement offraient déjà une excellente reconstitution de celles de son utérus. Et lorsqu'elle se sut surveillée par Potar, la cybernéticienne saisit immédiatement l'opportunité d'ajouter un regard à ces conditions artificielles. Dans un utérus de chair, on n'est jamais seul ; le psychanalyste était la cible toute indiquée au transfert de cet autre. Elle orienta donc le connectron* sur la dernière trace de sa mère et eut satisfaction de trouver la vie de Potar. C'est comme ça que Nathalie prit enfin connaissance de la vie de Zénon.

 

suite

 


 les * renvoient les premières occurrences du glossaire