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LATHAKH

ed.2018 - arc

Chap.1 - Chap.2 - Chap.3

 

 

- I -

 

    Dans un petit immeuble sur Taire, il passait une retraite tranquille, bien qu'on se battît en ville ; sur l'écran trônant au-dessus de la cheminée du salon de Zénon, le mail arriva annoncé par son sifflet d'alerte. Il rédigeait ses mémoires. Le message opportun le ramenait à l'époque où il ne trouva plus que des activités de mineur. Ses premiers travaux sur la dissidence ayant rencontré des résistances. Méthodiquement il l'intégra au rapport : le recueil de son activité politique déduisait que les masses avaient une structure - et que c'était une structure complexe ; la survenue du mail apportait encore la preuve qu'il n'y a pas de degré de la structure au temporel. L'émettrice datait d'une époque révolue. Dans cet occultisme ancien, sa psychohistoire avait relevé qu'en Çabas le complexe était celui d'Oedipe - avec ses conséquences : ces structures massives objectaient, tant à ce qu'on les dirige qu'à suivre un automatisme ; par conséquent leur connaissance ne pouvait se résumer et elles vivaient une histoire en perpétuel conflit. Eury qui venait d'envoyer le mail, avait à l'époque objecté.

    À cette observation, dans le temps, il avait ajouté une solution. Oedipe était un nom sans corps, pensaient les Çaboteurs* et leurs Sachants* appelaient ce phénomène incorporel un mythe. Républicains en diable, ils proclamaient qu'un imaginaire conséquent réduisait à l'infantile l'initiation de Thésée, libérateur et fondateur d'Athènes. Mais en raisonnant techniquement, il avait trouvé un rêve... qui rêvait du nom d'un corps qu'on avait trouvé dans le coma, sans papiers. Pour les Çaboteurs, un corps sans nom - c'était simple et servait d'écrase-tête. Mais pour Zénon, dans les cordes de sa profession, c'était devenu le rêve du corps d'Oedipe ; c'était la thèse qu'il embrassait quand il rencontrait Eury. Cette Çabote* voisine de palier entamait des études d'infirmière. L'opportunité se présenta lorsque Kelper reçut un article promotionnel pour un voyage en Égypte. Il en fit lire les principaux passages à la jeune femme devant la boite aux lettres pour qu'elle vienne chez lui. Elle monta mais il ne lui parla que de cet Oedipe:
   « Il n'a pas été un roi imaginaire. C'était un personnage historique ; ce qui veut dire qu'il avait bel et bien vécu, en chair et en os.» Il lui présenta alors son brouillon. Le texte expliquait que d'un paradoxe résultait un quiproquo ; à savoir qu'en ignorant que ce tyran avait été de chair et d'os, les sujets des rois qui succéderaient, verraient à l'instar leurs rois, de manière imaginaire. « Ce n'est pas simple s'émue l'invitée ! » Il insista : « Pour que l'hypothèse put prendre, il avait fallu qu'on trouvât ce roi, dans le coma et sans papiers ; » mais se retint d'aller jusqu'à conclure que justement, il y en avait un en rêve : l'écrase-tête des Çabouts.
    Eury accepta la gageure de lire in extenso la théorie de Zénon et tint bon jusqu'à la conclusion du grimoire dans lequel on lisait ceci : " ..Pour que cette colossale bévue put prendre, il avait fallu que l'historique Oedipe vécût lui-même une aventure au cours de laquelle il avait disparu. Cette disparition ayant issu un semblant, Oedipe réellement escamoté avait pourvu l'histoire du faux-semblant - par exemple, d'un Moi-Se. La civilisation qui allait s'en suivre perpétuerait sa mémoire à l'égide des grands-hommes construits sur une même fausseté. Et, par ce support, perpétuellement reconstitué, de l'infantile à l'âge adulte chacun pourrait passer. Ainsi pourrait-il se libérer un tant soit peu du langage qui dès les premières heures de sa vie, avait commencé à le posséder en donnant du corps à sa mère (avant-même qu'au Soi-Mème). Mais cette libération ne pouvait pas trouver un corps où s'affirmer ; et Oedipe pensait-on toujours, n'avait jamais régné sur terre. "
    Eury fit un énorme effort ; elle relut quatre fois et comprit ce qu'elle put mais pas longtemps ou volatilement. Plus exactement, elle comprenait sans le vouloir mais effectivement. « C'est l'échu du neutre à propos ! » s'exclamait Zénon ravi (qui parlait tout le temps comme ça). À cette extrémité sa conquête montra par le fait même le phénomène ; elle n'allait pas abandonner ce savoir pour s'identifier à son corps mais elle abandonnerait Zénon. Elle en fit un complexe tandis que son identification à une présence imaginaire certifiait son appartenance à la masse. La massue de l'écrase-tête l'y avait attachée. Elle s'y tint.
    Zénon le comprit pas moins à peine quoiqu'en en ayant été l'expliquans ; il n'y put, lui, plus revenir. Il s'était signé de l'identification à son corps ; d'autant que celui-ci découvrait un Complexe d'Eury
*. Lorsqu'ils durent se séparer, suivant la structure de la masse Eury ne put que chercher sa disparition ; ayant retenu comment il parlait.

 

- II -

 

    Les illuminations revenues à normal, plus rien de l'épisode ne subsiste ; sous la baie analytique Taire déroule à nouveau le somptueux paysage de son activité nocturne étincelante des mille activités de la société humaine dans les ténèbres. LaPareille au commandement de Nathalie continue sa dérive lente entre Taire et L'Une, portant sans secousse sa cargaison fragile. Le mouvement devait être imperceptible. Le village de Vopt en bordure d'Alinstan s'est refondu, retourné à l'indistinct dans un paysage sans histoire. Dans la Niouze qui s'enorgueillit des mises-à-jour fréquentes, on ne trouve plus nulle part trace de l'incident.
   « Nous n'avons pas eu la berlue, dit Tat, nous avons bien vu une attaque.
 – Effectivement,
répond Natha, aussi vrai que nos yeux voient.
 – Mais il n'y en a plus trace,
marmonne Toll. Le comble, c'est que c'est peut-être sa signature !
 – Pas un signe !
 » répète en écho Tat sombre. Il sort tracassé et retourne à son bureau.
    Revenu à son burlabo au paysage peuplé d'écrans, il ne remarque pas immédiatement le voyant qui clignote. C'est plus tard dans la soirée qu'entrant en sumen* et pensant à Zénon, son regard passe sur la pastille d'alerte. Il se lève, s'approche et prend connaissance du mail reçu par Kelper. Comme lui, il ignore sa provenance mais sait qui l'a émise ; Potar connaît bien l'histoire de Zénon et son histoire avec Eury. Le psychanalyste connaît également suffisamment Sumen pour suspecter un lien ; il récapitule : 
a) le souvenir d'un Vopt qui a l' Zheimer s'est allumé. Donc...
b) l'attaque visait un trou de mémoire d'Alinstan, puis... 
c) Zénon Kelper reçoit une lettre venue de son passé lointain et... enfin, 
d) lui, Tat son analyste, l'information.
" La lettre est émise de la maladie de Vopt " pense-t-il ; " ça coule de trou ". (il prend connaissance de la lettre / pas informé d'Alinstan)
    Entraîné à la Sémantique Générale*, sa pensée bondit d'implosions en implosions et voilà qu'il déduit : « l'attaque de la Machine-du-Je*, décrite il y a longtemps par v.Vopt, passe par un trou de mémoire pour viser Kelper À moitié rassuré par son explication, Tat Potar met de côté l'indice et reprend le dossier de son client. Il passera plus tard en sumen ; il appuie sur le bouton QueFaire.
   « Nous sommes à 23h12, temps-bio de l'équipage,» émet le haut-parleur « vous avez le temps de vous mettre à la réflexion-couchette pour travailler jusqu'au sommeil.» Bon !.. Tat avec son ventilateur de poing, va rejoindre en flottant dans l'apesanteur comme un poisson avec ses nageoires, un divan magnétique sorti d'un tiroir, et s'équipant des aimants s'allonge en respirant une buée vitaminée qui nimbe le reposoir.

«»

    Méthodiquement il élucide les troublants événements de ces dernières heures. Micropof a probablement voulu effacer des archives akashiques. En chemin il revient au préambule : Actuellement Kelper logeait en Çabas où il passait sa retraite sur les bords de Soine, consacrant son temps au rapport. Tat l'analyse depuis qu'un jour, il y a longtemps, Zénon vint faire appel à ses services. Jour mémorable où il était dans tous ses états, qu'il remit en ordre dans le petit cabinet de l'époque - sur Taire - jusqu'à ce qu'arrivant à un calme magistral et pompeux, le psychohistorien finalement sortit de sa poche une enveloppe fraîchement décachetée. 
  
« Voyez-vous, je l'ai écrite il y a quelques années. Je l'avais adressée à ma femme en recommandée et elle me revint tamponnée "non-réclamée/retour à l'envoyeur". Je l'avais alors conservée intacte et cachetée. Mais en rangeant ces vieux papiers, je viens de l'ouvrir ! »
    Zénon agitait le papier violemment, respirait fort, et parlait comme un fou.
   
« Après toutes ces années.. je viens donc de relire ce que je lui avais écrit ; j'annonce à ma femme que je me fais opérer du cœur - s'agitant de plus belle, il hurle - Mais je n'ai jamais été malade du cœur ! Je ne me rappelle absolument pas avoir écrit une chose pareille. Il me faut une psychanalyse. »

    En entendant ce cri du cœur, Tat l'avait bien pris (en analyse) mais un transfert rapide forçait Zénon à quitter Çabas. Il repartait en Suer, peut-être pour rechercher Eury. Privé d'explications conscientes, Tat en profita pour créer un avatar, suivant une méthodologie qu'il mettait au point. Il y attacha un exemplaire de l'ADN de Zénon et étiqueta cette unité cybernétique du nom d' "Anthéaum Toll, 'avatar permanent'* de Zenon Kelper disparu". Une fois ce clone numérique équipé, il envoya un message, un protocole et un contrat, dans une boite volante. Il fit bien ; aussitôt Kelper se signalait en Suer où il faisait étape quand il allait miner Lao, jusqu'à ce qu'il revint en bord de Soine en repassant par Çabas. À côté d'une telle agitation, la stabilité naturelle de l'éternité d'Anthéaum s'avérait providentielle. Kelper l'accepta. Anthéaum Toll serait sa doublure virtuelle, à travers laquelle Tat Potar pratiquerait sa psychanalyse.

   Une fois ce dossier rassemblé, Tat Potar l'a lancé dans la computation d'entrées, entrée en matière et en psychanalyse, d'un Zénon réglé par défaut sur "âge:moyen", et pour Tempsy, à "moyen-âge". Les bobines d'assimilations se mirent à tourner. Dans un moment, l'actuelle combinaison remémoration-interprétation, serait prête à être transférés dans la mémoire vive de l'avatar Toll. La jauge annonce une attente d'une vingtaine de minutes. L'impatience gagne Potar qui ne pourra pas dormir cette nuit ; il se lève et règle la gravité à fond. Le divan rentre dans son tiroir avec son cliquetis d'aimants.

suite

 


 les * renvoient les premières occurrences du glossaire