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LATHAKH

 

Chap.1

 

 

- I -

 

   « Natha ! crie Toll. Venez voir. »
   À l'appel de l'avatar*, la capitaine se penche à la baie surplombant Taire. Ils doivent se trouver en ce moment au-dessus du désert d'Alinstan. L'immense hublot intelligent de l'astronef rehausse de couleur une vaste zone aride bordée par une frontière zoomée. Par cette réalité augmentée, on arrive à voir le plus petit village de la région. Sans qu'Antheaum Toll ait besoin d'en dire plus, la capitaine constate la zone inflammatoire, rougie et suspecte.
   « Nous sommes chez Von Vopt*, reconnaît-elle sans hésiter. C'est son Zheimer* qui reprend ?
-
 Non, répond Antheum Toll, ça ne semble pas. Plutôt la preuve qu'il eut raison. La Machine* est attaquée, exactement comme il l'avait écrit dans le Monde des Anulls*. »
   En tirant ses cheveux en arrière pour se dégager l'attention, la jeune femme prend connaissance des nouvelles qui passent au niouze.. Il s'agit bien d'une attaque qui met le mausolée Vopt en alerte.. « Elle à lieu au cœur d'Alinstan, chuchotte Antheaum. Précisément dans les sous-sols, sans doute - là où le magnétisme avait confiné l'Homme au Pou*, finit-il inaudible.
-
 Oui, tout se passe comme prévu, » pense tout haut la capitaine.
   Entre brusquement Tat. Il a l'air affolé. Tat Potar est généralement si calme !
   « 
Qu'est-ce que si passe ? interroge-t-il, en bousculant une console dans la précipitation. C'est une attaque ?
-
 Je dirais même plus, répond Toll, c'est une attaque.

- Mais c'est ce que je viens de dire, s'énerve Tat aussitôt.
- C'est toujours ce qu'on dit, » tempère Natha. Elle remet en place la console renversée. « On en rajoute sans cesse sans savoir où ça commence.
- Ça n'a pas l'air de t'inquiéter, dit Tat qui peine à retrouver son calme.
- Penses-tu que Micropof* sache ce qu'il fait ?! »

   Comme si Micropof avait entendu, Taire soudain s'éteint. Tat pousse un cri. La baie est devenue un vide obscur, béant comme une bouche qui les engouffre. Dans l'obscurité, « Du calme ! » ordonne Nathalie ; la salle de commande retentit de sa semonce. À la tête d'une mission exceptionnelle, la commandante du cargo baptisé LaPareille (un bus à gravitation artificielle), capable de les mener jusqu'aux planètes proches de Taire. Depuis plusieurs jours, Nathalie conduit son équipage, leur faisant preuve de rigueur et vaillance. Dans le silence imposé, l'immobilité et le vide, les ténèbres spatiaux accueillent son commentaire plus doux :
   « Ça doit être une mise à jour de l'anti-virus qui survient par hasard, explique-t-elle, c'est tout.. rien de grave.

- C'est tout de même une coïncidence, grommelle Tat mal rassuré. Toujours dans l'obscurité leur conversation reprend, presque feutrée.
- Ils n'ont pas digéré la blockchain*. Depuis qu'elle est apparue, les politiques de l'aMa* - depuis qu'ils appellent La Machine comme ça - lancent des opérations imprévisibles.
- Ils cherchent à savoir d'où sort ce programme si puissant, confirme l'écho d'Antheaum. Personne ne sait qui a inventé l'abLock*.
- Apparemment la blockchain serait apparue sans raison ni cause déterminable, continue Nathalie. Un beau jour, elle était dans le nuage avec son mode d'emploi, et depuis elle fonctionne à plein régime… indestructible. Pour rassurer le monde les politiques ont inventé un créateur, Satori Sakato*. Mais personne ne l'a jamais vu. C'est une excuse, un leurre.
-
 Vraiment personne ne sait, répète Antheaum. On cherche à cacher la vérité qu'on ne sait pas.
-
 Sakato n'a pas de corps, continue Tat Potar d'une voix blanche dans le noir. Ce n'est pas une personne physique.
-
 Si on fournissait la preuve de son existence maintenant, ce serait impossible de savoir si c'est un mensonge ou pas, rajoute l'avatar indifférent. Nous sommes mis au défi par la première création autonome et spontanée de l'IA.
-
 Qu'est-ce qui permet de dire que ce soit la première ?! » jappe sèchement Nath.

   Suit un silence. Interloqué par l'interruption nerveuse, plus personne ne parle. Dans l'obscurité ils attendent tous les trois anxieusement que les lumières se rallument. Effectivement des lueurs puis des scintillements apparaissent ; jusqu'à ce que Taire en cinq à six minutes présente à nouveau son aspect régulier. Le mausolée du prophète lui-même s'est refondu dans le paysage.
   « Vous voyez, tout reprend un cours normal, rassure la capitaine.
 »
   Effectivement et l'équipage retrouve son sang-froid. Il n'y a aucune raison que personne s'énerve. « Et pourquoi vous vous vouvoyez soudain ?  ajoute-t-elle. Lequel d'entre vous vous êtes-vous vu vous voyant vouvoyé dans ce monde parallèle avant le quart de ce matin ? »
   Selon qu'ils parlent aux ordres, ou dans le désordre, ils se détendent en changeant de grammaire. Nathalie plaisante.

 

- II -

 

   « Revenons sur Taire, reprenons, » gronde le directeur de la base d'Alinstan à l'adresse des nouveaux arrivants, « Pof* vous emploie pour lancer l'attaque des tours et que vous fassiez étalage en second, du fait qu'il attaque à son tour.
- Exact mon capitaine, répondent les trois démineurs. Nous ne connaissons rien à l'astrophysique, nous ne sommes là que pour poser des mines. Et c'est nous qui sommes là parce que nous déminons, ajoute le plus petit. 
- Par conséquent on peut toujours faire croire que c'en est d'autres qui posent les mines, complète le moyen. 
- Ça ne tient pas deux bouts, objecte le directeur, supposez que vous ayez mauvaise mine, tout le monde vous aura repéré. » Il les fixe l'un après l'autre, « Soit vous me trompez et me cachez quelque chose...» les yeux plissés, l'homme le plus puissant de la base conclut terrifiant : « Soit c'est Pof qui bug.
- On a toujours pensé que Pof buggait, affirment en même temps les trois démineurs enthousiastes. 
- Mais les sécurités sont telles, qu'une guerre ne se déclenche pas sur un simple bug ! Vous voilà venus faire une petite formation complémentaire chez nous. Bienvenue, on va s'occuper de vous. » L'ambiance retombe aussitôt.

   Il fait une chaleur étouffante dans les entrailles grises de la base militaire secrète et oubliée d'Alinstan. Il y a longtemps, stratèges et architectes mirent en œuvre les plus grands moyens pour cacher sa construction et son existence. Puis le recours au chiffrage, au brouillage de mémoire, en avait fait le plus excellent outil de l'armada secrète... pour ceux qui s'en souvenaient, évidemment puisqu'on n'en parlait plus. 
   Et puis, on s'en souvint de moins en moins.

   Au bout du couloir de la base, dans la chambre sans fenêtre où mourait du cancer le théoricien du plan Pof, le corps blanc et décharné de celui qui avait fait partie des hauts conseillers du Çabas, ne parlait ni ne cherchait plus rien. Les dernières activités cérébrales de l'Homme au Pou étaient encore mesurées par le détecteur de mensonge. Elles ne parlaient plus que d'astrologie lunaire. Personne n'y fait attention ; seule l'infirmière venait régulièrement dans la cellule blanche, nettoyer les électrodes et tourner des boutons ; le client de la seule chambre au numéro crypté n'en avait plus pour longtemps. Elle préparait maintenant les chambres voisines qui se succédaient dans le couloir de fer. Ces oubliettes modernes allaient accueillir des démineurs, lui avait-on dit. Ces jours-ci, elle regrettait de faire ce métier. Son mari avait été mineur. 

   L'infirmière du quartier des oubliettes de la base disparue du désert d'Alinstan s'appelait Eury. Elle avait été femme de ménage en Suer*, mais avait suivi sa formation en Çabas*. Un attachement viscéral au deuil venu de ses origines parades, l'avait naturellement menée au chevet des disparus.

   Dans chacune des chambres, que Eury prépare l'une après l'autre, les consoles de niouzes préprogrammées et individuellement adaptées à chaque démineur les attendent. Pour isoler leur bourrage de crâne, elle allait éteindre la dernière communication avec l'extérieur quand, avant le verrouillage, sans préméditation ni conscience de son acte, elle s'arrête devant le réseau général. Une torpeur la gagne. L'exemplaire employée de la base d'Alinstan, qui s'égare… éprouve un vertige temporal et se demande ce qu'elle faisait là. Elle sent le présent et le future se confondrent imparfaitement et craint de tomber si elle n'agit pas, si elle ne fait pas n'importe quoi. 
   Sans réfléchir qu'elle ne se souvenait pas du mail de Zénon, elle l'entra, sans s' 'hésitater' - Zénon parlait tout le temps comme ça. Puis elle attacha au message rempli de bruit, un clip interne à la bibliothèque de la base. Dans cette vidéo, Zénon Kelper y était calculé en femme enceinte, dans la même chambre qu'elle préparait. Il tenait son piano de poche qui lui donna un air d'enfant, à ses yeux, quand elle l'eut regardé jouer. La scène de la destruction de documents du Cyberantan* y était aussi inscrite. Ensuite on mènerait sous escorte l'enceinte à l'infirmerie où on la (le) ligotait sur une table. Suivait une obstétrique magique, et le psychohistorien vidait son ventre rond par des tubes d'un sang noir que des vampires consommaient. L'Homme au Pou avait fait coder la scène, au cours des premières mesures prises, quand il était encore fringuant. Il avait connu cet homme lorsque la base était en construction. Eury par intuition savait qu'il s'agissait de Zénon. Elle voulut le prévenir et y parvint, mais dans une transe hypnotique crépusculaire - comme si c'était elle qui transfusait - à partir de ses souterrains secrets, le flux du savoir ténébreux de la base Alinstan.

 

*   *   *   *   *

 

   L'alerte fut transmise avec succès à Kelper qui la reçut dans sa boite, section des notifiés. La signature indiquait qu'elle venait d'Eury qu'il avait vu pour la dernière fois en Suer il y a des années. Elle était alors esclave et propriété de marchands. Mais l'infirmière aussitôt son envoi était sortie de sa transe passagère. Vite ressaisie, elle avait repris le cours du protocole qui coupait toute communication avec l'extérieur de la base ; Zénon ne sut pas d'où elle avait posté l'avertissement. Au même moment, le burolabo* de Tat fut également notifié de l'événement qui touchait Kelper. Il était, lui, dans la salle de contrôle avec Toll et Natha, observant par la baie le désert. Il n'était donc pas dans son bureau où la notification clignotait dans le noir.

 

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