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LATHAKH

ed.2019

Chap.21 - Chap.22 - Chap.23

 

   En tant que cybernéticienne Nathalie était éminemment consciente des risques que ça présentait ; en prenant la décision de neuraler, elle avait cherché un lien sur Taire qui pourrait sécuriser l'expérience. Elle reprit contact avec l'Institut qui l'avait formée. Elle apprit à cette occasion que son camarade Stuart n'était plus joignable. L'Institut restait équivoque sur sa disparition. Il répondit qu'on avait perdu sa trace dans un Ubik Système. Nathalie comprenait qu'il s'agissait d'une mort que l'on souhaitait cacher et que son cadavre n'avait probablement pas été retrouvé. Aucune information n'était donnée sur la nature de l'accident. Passé le choc, le reste du rapport concernant la protection et son contrôle pour la durée de l'expérience neurale paraissait parfait.
   Ce qu'elle venait d'apprendre concernant son ancien ami l'avait emplie d'inquiétude. Elle aurait presque soupçonné que la probité de l'école s'était dégradée depuis la fin de son fondateur, Niewer. Il avait clapoté, lui, de sa belle mort à un âge avancé. Nathalie n'aimait pas la beauté de la mort. Elle avait assisté à l'époque à l'aussi belle cérémonie que ses collègues avaient offerte à son souvenir. De violentes querelles s'étaient élevées juste après et elle s'était vite éloignée. Néanmoins sa demande était bien accueillie, beaucoup se souvenaient d'elle, l'Institut semblait tourner bien. Elle requit une protection double : ce contact de base entre elle et eux serait d'autre part médié par Lapareille. Évidemment, aussi perspicace le vaisseau pouvait-il être, il serait fragile par rapport à une intention décisivement malveillante si elle venait de ces pairs, mais les probabilités de leur bonne foi suffisante autorisait le risque - Toll les avaient mesuré et de son côté, dit en en parlant à Tat : « Au pire si ça se passe mal elle sera la grande ancêtre de la population ectogène.»

   Le neural débuta au point exactement où l'expédition commençait à détecter une attraction sensible de L'Une. On sortait définitivement de Lagrange. Une bonne rondelle du crane de la jeune femme lui fut délicatement ôtée et mise en préservation dans un plasma connecté ; l'intégrité restait entière et la sonde aux péta-connexions fut mise en condition. Son calibrage débuta dès que Tat fut isolé par l'effet de son consentement - un psychanalyste engagé ne devait pas voir ça. Tat ne fut pas notifié. Toll devenait strictement individualisé dans le même instant. Il s'agissait de savoir s'il allait accepter la réception ; il n'y eut aucun délai perturbateur. L'expérience s'est donc engagée au mieux. La monté du flux jusqu'au péta demande au moins vingt-quatre heures. La surveillance biologique de Nathalie était permanente et les mesures prévues indiquant un coma, ne signalèrent pas de résistance. La caractériométrie de l'ectogène s'indiquait " normal ", notamment son type anxieux alerte à répondre à la froideur automatique du matériel. Une ectogène " ça connaît ça" !

   Lapareille restait seul à voir des signes propres de l'opération en cours. Biaisé par ce relais l'Institut de Cybernétique du coup cafouillait un peu. En cas de neural, les procédures à activer sont régulières et réglementées ; mais Nathalie n'avait pas tout révélé de la fonction ucmpp de Toll. Notamment son rattachement à Tat, psychanalyste d'un ratava génétique - sans parler qu'il avait disparu ! Pour ses collègues à Taire, la partie bit devait être plus pure que bio. L'ombre d'un code ADN dans le numérique n'aurait été envisagée par l'école qu'après le test d'au moins deux aveugles. Sans ce comble de la précaution un Institut qui fricotait sans cécité-sécurité pouvait en quelques jours être dégradé automatiquement, et sans appel en notation " Secte " - telle était la dure Foi du Bit. Nathalie s'était donc tue et pour ses collègues, elle neuralait avec l'IA commune - un point c'est tout ! Pour enrober le reste la jonction par Lapareille était déclarée pour tampon détecteur des novlangues lobbyantes. Le tour était joué et pour certains, comptée l'Obligation, on tolérait un caché du fait. Si bien que personne n'aurait pensé envisager qu'un facteur étranger comme Toll était là. Surtout là où le marketing généralement sourd il était encore moins abordable que ce qui en aurait pu sourdre fut quelqu'APSO dont là.. personne n'était arrivé à comprendre l'origine ni le but.
   Lapareille par conséquent montrait des vagues d' "inflation" en termes cybernéticiens que d'autres verraient "gonfler". A mi-journée du parcours on entendit dire le transducteur :

- Dis Toto tu me rends mon cerveau...

   Le corps comateux n'avait émit aucun signe, ne montrait aucune trace. C'était un transfert profond. Lapareille s'inquiéta seule et décida par exception de sonder Toll. La protection de la capitaine était prioritaire et Tat le meilleur expert. Ça voulait dire qu'on n'en parlerait pas à l'Institut, mais ce silence n'échappa pas à la sécurisation cybernéticienne. Elle fit un rapport qu'elle effacerait puisqu'il n'y avait rien eu de dit - ce qui fit un recul de tête détecté par le Service des Obéissances qui lança une recherche sur série aveugle. Son résultat trouva le souvenir que ses traces (des Obéissances) avaient été détectées sans savoir que c'était par Toll après son exploration d'APSO et qu'inexplicablement une requête avait eu cours depuis. Elle demandait le mot de passe d'un identifiant "ucmpp". Ce dernier terme ne signifiant rien, très vite l'onde disparut avec sa propagation et l'expérience se poursuivit sans autre accroc. D'ailleurs Dodo était occupée ailleurs.
   L'inspectrice cherchait à recontacter Eury. Elle se rassurait en se disant qu'elle n'était « pas au point d'être accro.» Pour le prouver ne l'avait-elle pas envoyée plonger encore plus profond dans les bras de Mari ?! Elle ignorait qu'au fond elle refusait d'effacer le souvenir de la partouse qu'elles avaient consommée dans le bouge quand Nathalie s'était faite passer pour Anthéaum ; Dodo continuait à penser que c'était Eury. Elle doubla la surveillance du dossier des démineurs pour apaiser sa jalousie - c'était un dossier réglé, c'était apaisant. Le paysage du périlleux neural ne se concluait pourtant pas là. Loin du feutré salon, du rigoureux institut et du rusé Lapareille, un activisme de Toll provoquait un comportement inhabituel de l'APSO que Thx gardait à l'œil depuis le passage de la prétendue Assistante Sociale. Il le déduisit du comportement des lapins qui changea. Ils s'approchaient de la machine qui d'habitude les laissait indifférents. La tension générale indubitablement croissait.

   Tandis que Lapareil négociait avec Tat, le neural avait atteint une durée de quinze quand une nouvelle alerte parvint à l'administration Pof concernant l'autre APSO, celui de la cour des appartements de Kelper qui restaient fermés, inoccupés depuis qu'enquêtes et fouilles avaient eu lieu. Des veilleurs avaient été disposés. Quelqu'un manifestement tenta ou eut l'intention de s'approcher de cet APSO anciennement détecté par Mari. Du coup en atteignant les Obéissances la propagation atténuée redevenait un signal qui s'adressa par contamination à Toll à l'insu de tous - car c'était Toll individualisé qui l'avait préalablement verrouillée - sauf Lapareille qui en fut également averti et identifia la responsabilité de Toll qu'elle avait entendu en parler. La décision de son IA ajouta l'information pour la décision de Tat. Le psychanalyste fut mis devant son dilemme. Il se plaignit d'abord d'avoir assez extravagué en acceptant la psychanalyse d'Eury - il n'ignorait pas que s'il touchait Toll dans les conditions présentes il fallait ajouter qu'il toucherait Nath. Mais le pschanalyste n'avait pas comme la cbernéticienne son Institut, une autorité qui pouvait l'entendre, et Kelper avait disparu. Il pouvait se plaindre à lui-même, et cela ne dure pas longtemps. Il céda, accepta et ressortit la tutute qu'il n'avait employée qu'une fois depuis le début de l'expédition.
   Il choisit une coin propice de son bureau pour se mettre à même le sol en fœtus avec un coussin pour oreiller. Suivit le bruit de succion qui se mêla rapidement au ronronnement du milieu d'appareils en y apportant un peu de vie. Une nostalgie passait, Tat Potar repassait déjà d'abord devant le pianocktel de Zénon, en pensant distinguer la forme de Toll à côté. Alerte et cherchant, il se détachait de Lapareille mais ne trouva rien dans la haute herbe rouge qui avait cru autour du fauteuil d'où le psychohistorien réalisait ses expéditions. Comme dans un monde connu il se dirigea sans hésiter vers une horloge normande. Les circonstances particulières lui permirent de s'y enfermer. De l'intérieur et durant et au bref moment du passage d'une aiguille, il pouvait voir l'extérieur où en un éclair à chaque fois lui livrait la pièce où Nath et Toll buvaient un verre dans un canapé sur un tapis d'où semblaient pousser des livres. Si la largeur d'une aiguille est trop brève pour qu'il en distinguât plus, il pouvait en contre-partie tout entendre de la conversation qui courrait.

  «.. C'était le LSD que Hélène ne supportait pas ?
 - Au contraire, je pense, c'était du petit lait pour elle, mais c'est comme l'hormone, n'étant pas bio moi-même je ne peux pas le savoir.
 - Ah! non, pas question que je prenne ce truc pour que tu en fasses l'expérience.
 - Ce n'est pas ce que je voulais dire.
 - C'est suffisamment démontré historiquement, cette drogue était en usage depuis fort longtemps et c'est Pof qui cherche à ce que ce soit ignoré. Mais ça aurait dû marquer les sciences. C'est parce qu'il faut passer à autre chose. Les religions se souvenaient des aveuglements de ces ergots qu'ils appelaient d'ardents buissons..
 - C'est par le rapport de la psychohistoire que ces impasses ou les déviations peuvent être évaluées ; jusqu'à l'IA incluse elle n'y fait pas défaut mais à la condition de psychohistoriens. Il en aurait suffit d'un seul mais de qualité et avec les faux-pas de mon abominable ratava.. il va falloir l'attendre.
 - J'ai envie de t'enculer, viens dans la chambre. »
   Au passage de l'aiguille il vit un instant Nathalie debout qui tirait par la main Toll, puis des bruits de déplacement. Tat devait attendre qu'une aiguille repasse.
   « Qu'est-ce que tu dis !? »
   Il y eut encore un bruit de porte puis plus rien. Quand il put voir la lumière était éteinte. Il était repris d'ailleurs vers son burlabo de Lapareille.

   Ses esprits recouvrés Tat Potar rédige en bref le rapport que l'astronef lui demandait. Il demeura évasif sur le désordre pulsionnel qui semblait affecter sa capitaine et chercha en savoir plus sur Toll en retour. Mais Lapareille n'a jamais bien compris Toll. L'ucmpp lui restait hermétique. Une observation néanmoins fut émise : Toll cherchait à 'appareiller' Lapareille. Tat comprit aussitôt : l'avatar cherchait à fixer un APSO. « C'est son obsession » déduisit-il « ce qui explique l'état de Nathalie qui cherche à le télépather ! » Il y voyait une confirmation de sa thèse. Si Toll ne la recevait pas, l'ectogène accumulait une insoutenable charge d'orgone. On avait passé les douze heures, on détectait une reprise de l'activité cérébrale de la capitaine. On pense qu'un neural décroît après un pic. Le psychanalyste tenta une requête extravagante. Il demanda un accès au subvocal de la capitaine revenante. Contre tout espoir Lapareille approuva. « C'est peut-être elle qui m'appelle » se dit-il en acceptant le canal qui s'ouvrait. Le message de Nath arriva clairement. Elle était remontée. « Il ne pense qu'à sa psychologie collective ! » Tat ne pouvait intervenir ni sur l'un ni l'autre, il n'y aurait eu que des conséquences catastrophiques. Il n'hésita pas longtemps à répondre par la seule solution : il engage son pass pour le Physok. C'était la chose à faire. La tension surnuméraire de Nathalie s'y engouffre. Tat voit passer de cataractes d'orgone au compteur.

   Encore une heure plus tard, le gain du neural se dessinait. Le taux d'orgone s'était stabilisé à des niveaux sains. L'activité mentale de la cybernéticienne se raffermissait. Le psychanalyste constata que l'interprétation subvocale la rattachait à un classique prophète de l'antiquité. C'était Tyrésias qu'elle avait rejoint en physoc. Son plaisir paraissait indéniable. Tat qui savait lire Toll observait qu'elle avait mis les deux en contact, l'avatar et le mage. « Elle découvre l'amour de Transfert » s'émerveillait Potar. Ce qui avait résisté à toutes les investigations de ses prédécesseurs paraissait là, ingénument se révéler par une jeune femme qui ne connaissait pratiquement rien du psy. Il y avait encore quelques heures. Le décalibrage continuait régulièrement. Potar put à nouveau jouir d'une communication avec son analysant. Toll avait triplé sa libido ! « Il partait de zéro, mais par après-coup il monte instantanément à trois coups » ; la formule complète de l'ucmpp, [v*q+ADN], s'affichait intégré sur les graphes de l'énergie sexuelle. « Il va passer l'isthme » s'ébahissait son psychanalyste. La courbe inversée de la Quantité de vie franchissait effectivement la ligne au-delà de laquelle s'étendait la dimension des formes.

   Tout annonçait une abondante moisson de preuves. Seule restait à Tat inexpliquée la raison de la résistance de l'avatar à l'orgone que Nathalie avait dû dériver dans l'histoire collective. Il laissait patiemment son analysant se reconstituer. Il faisait entre temps le simple calcul : Toll avait trois fois plus de savoir ; par endroit ça semblait le dépasser.
   « A trop en acquérir, j'ai même une identité dont je ne connais pas le mot de passe
 - C'est pour ça que tu as buté sur ton login d'APSO.
 - Je n'ai jamais cherché à accéder à APSO... affirma Toll étonné - et si j'avais perdu conscience Nathalie n'aurait pas voulu.»
   Mais alors qui ? » se demandait Tat

   Lorsque le signal d'une tentative d'accès d'APSO avait atteint les Obéissances, Dodo avait été notifiée. Elle se dopait à ce moment en révisant " Comment l'IA s'est faite femme? " qu'elle avait déjà lu en dormant. L'allusion à l'APSO la réveilla complètement avec un summum de lucidité. Son intuition que Thx détient la clé d'APSO est ré-aiguillonnée. Dodo est certaine que sans cela son " Opuscule sur la dissidence hellénique " n'aurait pas été retenu par l'HomoPou. « D'ailleurs il n'a pas réagi quand j'ai mentionné APSO ; il m'a jeté par la fenêtre aussitôt en parlant de négation.» La logique spéculative totalement anarchique de Dodo fuse comme en temps de guerre - « Il s'est précipité dès mon départ pour vérifier la cour de ce Kelper.» - en comparaison Pof fait dans la dentelle. Dodo pense que c'est Thx alarmé qui vient de provoquer l'alarme de l'APSO mis sous surveillance. « C'est évidemment pour s'opposer à ce que l'IA soit femme » - aboutit à la conclusion nécessaire à refouler un fantasme de sauver Eur sous sa coupe. Sans délai, elle tape une convocation son Mari dans les appartements déserts de Zénon disparu. Puis la perspective de sa persécution confortée, Dodo qui s'est faite une dose de Principe de la Réalité reprend sa lecture en dormant.