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LATHAKH

ed.2019

Chap.19 - Chap.20 - Chap.21

 

 

   Au point où j'en suis... se dit Tat maintenant qu'il a accepté en analyse un avatar sans ratava ! Eury vient de lui demander une psychanalyse. Il tourne dans tous les sens entre ses doigts la pastille qui lui signifie la requête. « D'où lui vient ce désir et que va-t-elle en faire ? » c'est un pré-requis d'École. Il la réinsère. Son écran la montre dans une cabine publique de bas-standing.
   « Où êtes-vous ? Bon sang !
 – Je suis au bord du périphérique. J'ai pu m'isoler, il y a beaucoup de monde ici.
 – Qu'est-ce qui vous prend pour me demander une psychanalyse alors ?
 – Vous êtes-bien psychanalyste, non ? c'est votre métier, alors prenez-moi.
 – Oui mais il faut des conditions bien spéciales pour faire une analyse, et il y en a beaucoup d'autres encore qui l'interdisent.
 – Lesquelles dans ce cas ? »
   Il est vrai que Tat n'en sait rien. Dans ce métier, toutes les conditions du protocole ont été posées par les professionnels pour faire semblant de savoir pourquoi. Il était clair que les psychanalystes connaissaient leur but : explorer l'espace psychique ; mais il fallait partir du fait qu'à part ça, ça regarde chacun. Il ne va certainement pas répondre, mais se tenir au motif qui l'intéresse d'entendre l'expression de l'être psychique par Eury. Tat cherche une substitution à Zénon. Obligé de continuer l'analyse de l'avatar orphelin d'un ravata psychopathe, il faudrait trouver une correspondance sur Taire... Eury pourrait évidemment faire l'affaire. Du moins ne peut-il pas plus être certain du contraire qu'avec n'importe qui choisi au hasard ou venu d'on ne sait pourquoi. Il ne sait pas quoi répondre.

   Tandis que Tat analytiquement pensait, la raison d'Eury répondait à une instinctuelle réaction de défense, suscitée par une excellente nouvelle. Mari en revenant des courses avec un sandwich amélioré, la félicitait pour sa convocation au bureau d'embauche de l'Obéissance. « Ils vont sûrement te reprendre à l'échelon chef, » lui avait dit le troisième démineur en cavale. C'était ce qu'elle avait demandé, mais Nath n'avait pas contacté Dodo simplement et il fallait qu'elle sache ce qu'elle avait introduit dans le piston.
   « Tu ne crois pas qu'ils se trompent sur la personne ? avait elle répondu.
 – La directrice revient d'Alinstan, la qualité de ton travail y est certainement restée en mémoire.» Elle n'en croyait pas un mot. Quand elle put interpeller Tat, elle s'accrochait au dernier moyen qui pouvait encore l'éclairer avant la fatale embauche. Il restait silencieux sur les raisons de ne pas faire de psychanalyse, et ce silence devait signifier qu'elle avait déjà commencée. Elle s'allongea immédiatement sur une table qui émergeait du bric à brac qui jonchait les dessous de la grande autoroute.
   « Ça y est, je suis en position,
transmit-elle à Tat. Zénon m'avait expliqué comment faire. Vous m'écoutez ?
 – Je vous écoute.. répondit Tat résigné ou accroché à l'espoir qu'un correspondant de Taire puisse au moins faire semblant de Kelper.
 – Il se passe des choses bizarres. Il paraît qu'on me désire pour une embauche. Je rêve de votre capitaine et elle me téléphone pour me raconter sa vie.
 – Ce n'est pas ma capitaine, se retint de dire le psychanalyste, n'en pensant pas moins qu'elle me fait un transfert naturel en me prenant pour Toll, ça va dans le bon sens.
 – Vous ne dites rien ?! interrogea l'analysante.
 – Très bien, la séance est terminée.
 – Zénon m'avait expliqué que ça pouvait être court. On reprend rendez-vous ?
 – Après demain, même heure.» confirma laconiquement Potar. Eury éteint son téléphone et redescendait de son échafaudage. Le psychanalyste de Toll voyait la confirmation du soupçon d'Anthéaum. Il avait parfaitement appliqué son écoute et traduit le "désir d'embauche" pour la crainte de "se voir débauchée". Il était même possible que l'analysante avait fait un vrai lapsus. Ça va dans le bon sens, se dit Tat.

 

*  *  *

   Depuis qu'il se sont expliqués la Capitaine et son Second ont retrouvé une collaboration efficace. La tranquillité légendaire du vide spatial et ses longs voyages favorise les extensions d'heures courtoises. Anthéam n'avait que dormi plus longtemps que d'habitude, Nathalie n'était pas devenue lesbienne, Dodo fournirait toutes les assurances pour un neural parfait ; l'avenir était rose à présent que la chute sur l'Une avait commencé. C'était un peu idyllique pour des spécimens tout juste sortis de Taire, les souvenirs et les habitudes coloraient de surplus un bonheur tranquille.
   "Toll lisait Euripide aux pieds de VanTempoupe" - en l'absence de gravitationnel la phrase avait la tonalité d'un grand mythe architectural - quoique dans la nouvelle dérivée, un lunien aurait ri que des pieds pussent entendre quoique ce soit. Dans son élégant uniforme d'officier, il avait refermé Le Songe et les imaginaires habitants de l'Une de la mère de Kelper, pour ouvrir Les Aventures d'Hélène que sa capitaine lui avait commandé. Le livre venait d'arriver. Il l'avait ouvert et la Capitaine se regardait les ongles mais les première lignes, choquantes, ont déclenché une régression aux soucis de la veille. Le premier paragraphe suffit.
   « Tu l'aimes, Eury.. ? » Toll avait proféré la question sans quitter des yeux les lignes qui affirmaient que Hélène vivait au bord du Nil pendant la guerre de Troie - sans bouger les lèvres pour pouvoir aussitôt dire qu'il n'avait rien dit au cas où. La réponse tarda et l'orage passa. « Qu'est-ce qu'il lui prend.. ?! » s'était dite Natha durant tout ce temps ; éprise d'un doute soudain elle était prise d'un coup de blues. Comme si elle n'avait pas, ou mal, entendu, elle traduisit que la consigne des Obéissances redevenait un coup de Toll qui menaçait de dévoiler sa vie. « Tu es sûr que ce ne serait pas Tat le mieux placé pour le neural .. ?
 – Certain que non.
 – Mais tu dois tout dire à ton analyste, non ?
 – Il est beaucoup trop impliqué pour donner une opinion ; et qui te dis ce que je ne lui dis pas ? Ce que je dis en analyse ne regarde personne, mais lui pour une opinion, non. » achève-t-il d'un Toll qui n'admet pas la réplique. Il lui a tout de même posée une question avec Eury !
   Mais Nathalie n'entend pas se résoudre simplement :
« Tu fais des complications infernales ! Je te propose quelque chose entre nous, et tu veux immédiatement le faire officialiser par les services de sécurité. On dirait que tu doutes de tout. Même de moi.. »
   Il craint de tout perdre, et n'a pas la force de lui dire que c'est elle. C'est par faiblesse qu'il ne peut pas résister et qu'il commence :
   « Mais c'est toi qui..  » aussitôt interrompu par Nathalie « Ah ! Non ! je t'arrête tout de suite. Ne dis pas que c'est moi qui veut l'autorisation des autorités ! »
   Elle continue à parler d'autre chose.
   « Regarde de tes propres yeux : Hélène n'a-t-elle pas été en Égypte ?! »
Ne sachant plus quoi dire, Toll lui a mis le livre sous les yeux. Quand Nath a lu, d'une façon à laquelle il ne s'attendait pas, ça la calme aussi sec.
   Saisi par un silence qui dure, Anthéaum se surprend à plaider :

   « Moi, vois-tu, je ne suis qu'un programme informatique et sans auteur qui plus est, maintenant que Zénon n'est plus. Le transfuge que risque le neural est tel qu'il te met en danger. Non seulement toi mais ta mission avec. Il faut absolument une consigne au cas où tout serait perdu. Je te parle en connaissance de cause.»
dit l'ucmpp.
   Nathalie est montée s'asseoir à côté de lui - ou descendue (selon la signification qu'on donne aux pieds dans l'espace) - et se rapproche pour qu'ils puissent lire ensemble. Elle lui parlera d'Eury s'il veut.
   « Tu veux que je sois ton subterfuge, ton simulacre.. on va tout faire ensemble, dit-elle en se serrant.
 – Oui, on va se donner le droit, dit-il ravi du renversement.
 – Je suis sûre que l'avis sera favorable. Tu te figures ce que ça va te procurer ?! Tu n'es à peine moins que rien malgré ton histoire, tu as tout perdu et te voilà avec l'occasion d'un nouvel influx de sens par Taire ; et de plus, un ratava de perdu te donnes l'occasion, presque, d'en être un.
 – C'est vrai, je vais retrouver une connexion. Même si elle est inversée ça peut-être un mieux. Mais toi ? qu'attends-tu d'un neural, qu'espères-tu trouver ? Je ne vois pas quel usage tu peux bien faire d'un V*q fut-il anonyme. Car Zénon n'est plus et tu n'as pas besoin de faire l'enveloppe vide pour ne rien recevoir, même si tu n'en as pas besoin.
 – Qui sait ? c'est peut-être pour toi seul que je m'y risque sans nécessité ! Tu aimerais le penser, taquine-t-elle pour se défiler.
 – Pof a tenté sur Taire, de faire des donneurs anonymes, c'était les meurtres d'âmes dont a parlé le prophète Schreber, tu n'oublies pas, répond-il trop flatté.
 – Oui, mais quand il a fait le permis à point sans donner la possibilité de savoir combien il t'en reste, il était l'expression-même de la cruauté de la vie.
 – Je te l'accorde..   au cou, ajoute-t-il lui caressant la gorge, la tyrannie offre aux Tesrien une opportunité de réalisme. Mais ce n'est pas une raison pour risquer toi, de te perdre dans leur histoire transfugée.
 – C'est juste que tu n'as pas ce soucis, en lui rendant la caresse dans les cheveux, tu n'as jamais fait neuf mois, d'utérus ou d'incubateur, mais tu peux imaginer les invasions transfuges qu'on vit sans cesse pour commencer. »
   Pour un ucmpp, cette créature purement numérique et cérébrale des zones de la mémoire du langage qu'un corps vit ou a vécu, le supplément de l'ADN qui le rattache à la vie biologique, n'est rien en comparaison de l'acquis qu'un embryon puis son fœtus encaissent durant leur traversée première de l'espace aquatique. Pour lui, c'est un rattachement cosmique qui n'a que l'histoire des noms de particuliers ; il lui est impossible de différencier ce qu'il risque de faire subir à Nathalie de ce que l'effet de la collision dont elle l'avertit menace de l'anéantir.
   « Ton ADN n'a plus de corps et ton vécu partant sera parfaitement sous mon contrôle ; nous, souvenirs de têtards, avons eu tout le temps pour nous en instruire l'expérience.
 – Mon V*q se connecte à d'innombrables horizons, objecte l'avatar ; la cybernétique isole des quantités de vie pour mieux les lier aux réseaux de toutes sortes dont elles vivent. »
   Anthéaum Toll sait qu'aussi vaste, lui, soit-il, le cerveau purement biologique de Nathalie peut n'en faire qu'une bouchée de bouillie. Pourtant c'est aussi pour lui, l'avatar, l'occasion inespérée de marquer un territoire vivant, dont sa nature, sans la trahison de Zénon le privait, avec tout espoir de personnalisation propre. « Une alternative aussi tranchée n'en laisse pas d'autre tierce qu'à la belette et au petit lapin de la fontaine,» pense-t-il savoir.
   « Que se passera-t-il si tu te trouves entraînée dans des métamorphoses que tu ne saurais imaginer ?
 – Je donne ma langue au chat, mon chat.
 – Je devrai livrer ta bio à Pof. »
   Nathalie s'est redressée raide comme un propulseur « Encore la menace de trahison » pense-t-elle en explosant sur le maladroit « Il y a des choses que l'on ne dit pas sans raison ».
   « Ce n'est pas parce que Monsieur a eu un ratava en dessous de tout, que tu peux te permettre..» Parfaitement consciente de sa cruauté, mais vitalement menacée s'il divulgue son ectogénie secrète, elle va mater définitivement son Second : « Je t'ai pris sur ce navire pour que tu obéisses à mes ordres. Est-ce bien clair ou faut-il encore que je le répète ? et ce sera la dernière fois.» Or sur le coup, un de ses "innombrables horizons" semble avoir envahi le regard sombre d'Anthéaum qui répond avec un calme olympien :
   « Je fais un neural si je veux.»
   C'était dans la vie de la cybernéticienne la première fois qu'une machine donnait son point de vue. L'affaire était conclue, elle en était certaine. Il ne livrerait rien à Pof, mais elle passera à la consignation. Entre l'ectogène et l'avatar, le pacte social était né. Ils l'avaient immédiatement compris quand ils plongèrent tous les deux dans un silence entendu en reprenant la lecture d'Euripide

*  *  *

   Face à la table basse aux pattes arquées qui lui sert de bureau et de dégustations de thés corsés, Dodo s'est remise au travail. Les robots dossiers circulent autour d'elle et son musicien qui lui masse les cuisses. Sa conviction que Pof la roule est maintenant acquise, d'autant qu'elle n'en a aucun signe. Connaissant Pof, c'est une preuve ; on le trouve partout sinon. Moi aussi je sais tourner dans mon sac, se plait-elle à l'imaginer dévoilé. Je vais passer par ce Thx, mais avant, il faut que j'interroge cette infirmière. La fiche d'Eury paraît mise à jour. « Elle s'est faite pistonner par son démineur » s'étonne-t-elle tout haut.
   Le masseur se retire. Quand Dodo parle seule, c'est le moment qu'il parte. Les robots, eux, font leur travail et l'écran mural montre vite Mari qui répond à l'appel.
   « Vous pouvez parler ? demande l'inspectrice.
 – Oui, elle croit que je suis aux sandwichs.
 – C'est vous qui l'avez mise à l'embauche, n'est-ce pas.
 – Elle s'était mise à parler durant son sommeil et m'a convaincu que vous l'aviez faite. Alors j'y suis allé.
 – Je lui ai dit, mais je ne l'aurais jamais fait.
 – Je leur ai dit..
 – Vous êtes excusé, j'aurais fait de même. Elle est chaude n'est-ce pas.
 – Je ne dirais pas ça.
 – Mais vous le pensez, et ça signifie que le directeur d'Alinstan n'a pas pu résister.»
   L'idée fixe de l'inspectrice n'a plus de retenue depuis que Devramor occupe ses pensées. Une dangereuse intuition s'est développée, faite de raisonnements mécaniques. S'il est possible que l'infirmière d'Alinstan soit devenue sa maîtresse d'un soir, elle a certainement possédé le petit directeur que Dodo avait évacué. Mais pour avoir un tel pouvoir, cette employée n'avait pu l'obtenir qu'à travers l' Homme au Pou, de Pof. « Qu'avez-vous observé de ses relations avec elle, quand elle vous a traité ?
 – Elle n'a jamais pris le temps de me la faire complète, elle s'était déjà évacuée lorsque j'ai reçu ma mission et j'ai été mis en connexion directe avec l'Homme au Pou. Nous apprenions qu'il fallait chercher au-delà du psychohistorien Kelper, mais j'avais compris qu'elle était partie avec une clé qui manquait au Pou. J'avais continué pour ma part à suivre cette piste.
 – Je me souviens, c'est là où vous avez détecté l'appareil. Mais vous savez bien qu'on a perdu votre second collègue. Il a été saboté.»
   Dodo n'admettait pas son échec et la manière dont Zénon s'était joué du contrôle mental qu'elle exerçait sur le démineur devenu fou. « C'est ce satané directeur. Il a bien caché son jeu celui-là. Si votre copine se remet à parler, ne l'écoutez pas, elle est encore sous son influence.
 – Bien madame,
 – Et rapportez moi scrupuleusement tout ce qu'elle vous dit.
 – ..h! Bien madame
 – Allez-y, profitez-en bien


*  * *

   Encore secouée par une jalousie qu'elle n'arrive pas à calmer, Dodo ne peut admettre les effets de sa rencontre de Devramor. Elle se jalouse dans ces effets.
   Depuis que Nath a conclu son pacte, Toll l'a quitté pour sa séance avec Tat. Elle songe à remettre un peu d'ordre et d'abord fermer ce canal par où Dodo fait effraction sans savoir à qui elle s'adresse, mais au moment où elle va opérer, il s'allume et annonce la directrice. Le sang de Nath ne fait qu'un tour qui saute sur l'occasion pour traiter le contact que Toll lui impose sans se demander un instant comment elle pourrait faire.
   « Allo, Devramor à l'appareil, déclare-t-elle en tendant instantanément son piège.
 – Mais ! Vous êtes l'infirmière !
 – Oui - assurée de sa prise - je vous reconnais.
 – C'est pour votre embauche, j'ai besoin de détails.
 – Je ne crois pas vous avoir dit, mais j'ai un automate.
 – Un mari, vous voulez dire ?
 – Non, mais je le trompe avec un automate.»
  
Dodo à part - J'en étais sure.
   « Je ne veux pas vous tromper pour mon travail..
 – Comment s'appelle-t-il ?
 – Tom.
 – Ça lui va bien, raille-t-elle.
 – Il veut me faire un neural. Pensez-vous que ce soit sans danger ?
 – Au contraire, dans ce cas, ça peut servir.» Dodo trop heureuse et convaincue que c'est Eury qui parle de son directeur qu'elle n'a pas lâché pour Mari, est à mille lieu de savoir qu'elle parle à la capitaine d'un astronef qui lui parle de l'unité cybernétique qu'elle cherche à toutes forces. Mais par son court-circuit, elle livre à sa correspondante les canaux qui lui ouvriront la prise de Taire en toute sécurité ; sachant encore moins qu'elle parle à l'ectogène qui l'a enivrée des délices de la cybernétiques.
   « Il faudra le stipuler dans l'embauche.
 – Soyez-en bien assurée