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LATHAKH

ed.2019

Chap.18 - Chap.19 - Chap.20

 

 

*  *  *

   « Allo, Monsieur Tat Potar,
 – Oui Capitaine, que puis-je pour vous ? Tat a reconnu Nathalie qui téléphone du poste de commandement.
 – Je cherche mon Second. Il ne faudrait pas que vous l'accapariez, même pour le noble motif que votre art..
 – Je le cherche aussi.
 – Ah!
répond un soupir excédé. Il ne faudrait pas que ça recommence.
 – Je suis bien d'accord. Peut-être Eury sait-elle.
 – Ah, non! Pas encore celle-là... Je m'en charge.

   Le psy ne se fait pas d'illusion. Il a entendu l'expression de la jalousie. L'un l'autre raccrochent après s'être promis de se tenir au courant.

   « Allo, madame Eury,
 – Qui est à l'appareil ?
 – C'est moi, la capitaine de LaPareille. Je voudrais savoir si vous savez où est Toll.
 – J'ai rêvé de vous.
 – Répondez à ma question s'il vous plait, demande Van Tempoupe d'un ton qui n'admet pas d'hésitation.
 – Je ne sais pas où il est, craque Eury sur le champ. Vous me demandiez quels étaient les taux de mon patient d'Alinstan. C'était l'inspectrice Dodo qui demandait ça. Je n'aurais jamais dû vous répondre mais c'était en rêve.
   Cette femme ne sait pas où est Toll mais en sait plus que lui sur Dodo, pense Nath. Sans réfléchir à la transe qu'elle a passé dans la soirée du bouge, elle ne pense qu'à ce que Dodo sait sur Antheaum. Elle le menace peut-être, pense-t-elle encore. – Je dois vous expliquer d'où je viens. Je connais votre Homo Pou (c'était faux) et je pourrai peut-être vous aider. Nathalie ne réalise pas les bouffées d'orgone qu'elle avait induite chez l'inspectrice des Obéissances.
 – Je sais bien que c'est pour la barre de Zénon que vous m'avez contactée ; mais vous savez, de l'Homo Pou, il ne restait pas grand chose.
 – Je suis une ectogène de première génération - mon père était un fondateur de la cybernétique, et j'ai connu le Père fondateur de la Cybernétique, nous avons fait du scooter ensemble avant que je devienne la maîtresse de son éditeur. Vous comprenez ?
 – Oui,
dit Eury pas très sure.
 – Ça veut dire que je, d'une certaine manière, je suis vierge. Je n'ai pas vraiment eu de mère.
 – Ah..
 – Vous pourriez m'expliquer quelles étaient les hormones en question ?
 – Oui bien sûr..
   Eury s'est mise à réciter les tables qu'elle avait apprise sur les bancs de sa formation d'infirmière. Il n'est pas question qu'elle trahisse comme ça sa déontologie, sur un simple coup de bluff d'une dévergondée. Le discours de cette folle, se dit-elle, mérite une réponse polie et puis on ne sait jamais..

*  *  *

   « Ça y est j'ai encore rêvé » crie Antheaum à l'interphone qui le branche en constante à Tat, avec une érection folle. Sans attendre de retour il se branche immédiatement sur Nathalie. Elle est avec Eury ! Toll s'en mord les doigts. Avec une femme encore une fois. L'ucmpp n'avait pas éprouvé cette émotion quand il avait espionné la perversion très technique qui avait enflammé Dodo mais laissé Nathalie froide ; mais là, il commence à avoir des doutes.
   Tat rappelle. « Où étais-tu ? On t'a cherché partout
 – J'ai toujours été là ! Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Si je partais cinq minutes, Nathalie devient gouine ?! dis-moi que je ne rêve !
 – Calme-toi, tu veux une séance ?
Potar tâte au vocabulaire que son analysant est au bord de la crise de nerf.
 – Il faut que je parle à ma Capitaine avant »

   Le psychanalyste se souvient des remontrances. Si c'est un affaire de bord, il passe après.
 – Fais tout de même attention et rejoins-moi aussitôt après. Je suis au burlabo.
   Toll raccroche et se matérialise dans la salle de commande vide. Il sonne la capitaine en urgence ; elle ne pourra pas tarder. Nath interrompt son histoire dans l'écouteur de Eury, et monte le voir.
 – Où étais-tu ? Je te cherchais.
 – C'est faux, tu étais avec Eury.
 – Comment le sais-tu ? tu m'espionnais ?!
 – C'est elle qui me l'a dit
(c'était faux).
   Elle m'a trahie,
pense Nathalie.
 – Je vais devoir donner ta biographie à Dodo.
 – Quoiii !
Elle a crié. C'est la Cour Martiale. Là, la Capitaine ne rigole pas : elle menace l'avatar d'extinction, pas moins.
 – Écoute, la situation est trop grave. Si vous échangez vos connaissances sur les hormones mâles, les conséquences sur tes embryons vont être telles que c'est mettre l'Une en péril et toute ta mission avec.» Anthéaum joue son va-tout. Incapable de vivre quoique ce soit d'endocrinologique, il meurt de jalousie. Il met Dodo en jeu pour extorquer la soumission de sa supérieure.
   Nathalie n'en est pas moins pétrifiée. Sans comprendre la panique de l'autre, elle est obligée de céder. Qu'est-ce qui ma pris d'aller trouver cette femme en Çabas.. se mord-elle les doigts.
« On ne va pas se fâcher, dit-elle, écoute, la première fois que cette femme m'a parlé d'hormone, elle l'avait rattaché à la maternité de Kelper. C'est pour cela ; sinon tu sais bien que c'est pour ton APSO que j'éprouve de l'intérêt.» En effet, ça ne fâche pas Toll qui esquisse une moue.
 – Pourquoi m'appelas-tu donc alors ?
 – Je te l'ai dit, c'est l'infirmière,.. mais Tat m'appelle,
» s'en sort Toll.
   Au même moment Nath voit son propre clignotant qui la glace – un appel de Dodo ! D'un geste elle libère son Second qui sort et se met sous le casque.

*  *  *

   « C'est toi, Devramor ?
   Comment ose-t-elle ?! s'étrangle la capitaine. Son cerveau va exploser. Elle comprend qu'elle a oublié de fermer le canal et qu'elle avait pris la passe au nom de Toll. Dodo a été dirigée sur LaPareil sans le savoir. Il faut qu'elle continue à l'ignorer – et elle qu'elle se fasse passer pour Eury qui est sur Taire. Elle claque sur le changement de voix.

 – Non, moi c'est l'infirmière. Le système de protection de son navire a fonctionné ; après un bref crachotement il a passé au filtre d'Eury la voix du Capitaine Van Tempoupe.
 – Mais je vous connais,
la voix hésite à l'appareil, Dodo craint de s'être faite piéger en se trouvant là. Je veux dire que vous me connaissez, je vous cherchais.»
   La cybernéticienne n'est pas dupe. Le sens en alerte elle saisit l'avantage. Elle se souvient qu'Eury cherchait du travail.
   « Je vous en suis reconnaissante. Vous constatez où j'en suis. On vous a expliqué que je n'ai commis aucune faute, l'Homo Pou était malade. Vous voulez bien me reprendre.
 – Oui c'est pour ça que je suis là, répond Dodo soulagée que sa porte de sortie s'ouvre par bonheur. Demandez un rendez-vous à l'embauche des Obéissances, vous y serez reçue.
 – Je vous remercie tellement,» conclue Nath tandis que Dodo raccroche.

   Pendant ce temps, Antheaum Toll s'est allongé sur le divan. Le burlab est à deux pas ; il est même venu en volant. Par contre le dispositif d'analyse le plaque sur les coussins et le cuir à ressort ; la force de gravité, même artificielle est une composante première de la psychanalyse.
   « J'ai encore fait un rêve, répète l'analysant. C'est toujours ce facteur inconnu que je trouve chez une imago. La première fois, c'était Nathalie qui télépathait ses embryons ; mais s'ajoutait une onde. La seconde fois c'était avec l'infirmière. Nathalie devait télépather mais je les ai trouvées au téléphone. Cétait la même onde qui venait de Nath.»
   Le psychanalyste demeure silencieux. Il sait que Toll avait disparu sans le savoir à ce moment-là. Cela veut donc dire qu'elles ont communiqué deux fois ; la seconde était au téléphone. Mais pourquoi ne s'était-il pas réveillé lors de la seconde téléphathie ?
   « C'était obscène, elle lui racontait toute sa vie, et l'autre faisait semblant de répondre, c'était évident.
   Hummm, Tat pense, c'est que ça n'a rien à voir avec la téléphatie. Mais dans les deux cas, il y en a qui ne répond pas. Médicalement il est en droit de penser que les embryons n'ont rien à dire. " C'est une une projection maternelle délirante du meilleur aloi " a-t-il appris durant sa formation. Dans la seconde situation c'est tout dit, le semblant fait mieux de se taire.
 – Elle devait se renseigner sur APSO et elles papotaient hormone.
   Tat Potar sait que Nathalie ne pense qu'à sa mère, et accessoirement à Toll. Quoique de plus en plus.. se le rappelle-t-il. Aucune ne s'était tue là. « Bon ! à ce stade, c'est tassé, intervient l'analyste qui clôt la séance.
 – Je dois ajouter que je l'ai encore perçu une autre fois. Nathalie était dans un bordel en se faisant passer pour moi.
 – Eh bien, il suffisait de le dire,
réplique Tat un peu secoué tout de même. Toll s'est relevé pour attendre les résultats. Notre capitaine se taisait donc. Je suis sûr que le facteur était du côté de l'autre.
 – Ben.. je dois dire que..
 – Ne dites-rien. Le facteur que vous avez détecté s'appelle de l'orgone ? Je suis encore sûr que vous vous en doutez. Eh bien, vous constaterez que c'est face au silence qu'elle s'élève. Vos expérience le démontrent.
»
   C'est Toll qui termine la séance secoué. Mais Tat a les mains moites ; il n'était sûr de rien.

   Pendant ce temps, Dodo s'est totalement étendue sur son canapé nue. Elle ne pense même pas faire venir le musicien : sa bouffée aphrodisiaque est sans secours possible. Elle en a l'intuition et ne comprend pas comment Eury a pu la mettre dans un état pareil. C'est surement Pof, se dit-elle en serrant des dents. Et ses mains descendent vers son appareil en priant qu'elle ne crie pas en alertant tout son secrétariat.

*  * *

   Lapareil dernièrement vient de passer au Milieu. C'est le nom que donnent les équipages de caboteurs navigant entre Taire et l'Une. À ce moment précis, à vue de gravité, les deux rives sont de tailles strictement égales - ce qui n'est jamais tout à fait possible car si l'Une est ronde, Taire est plutôt ovoïde, si peu qu'elle n'en a l'air, mais effectivement pour certains astrophysiciens. Durant cette théorique période d'incertitude, la coutume est d'éteindre tous les systèmes de gravitation artificielle, et de quelques heures à quelques jours selon l'urgence de la traversée, toutes les populations navigantes savourent des rituels qui célèbrent le mythique G.null de J.L.Lagrange en se faisant tout un foin.
   Du calme revenu dans le discret cargo la fête se prépare. Toll est plus souvent apparaissant qu'il n'est vaporisé dans le nuage informatique du système solaire - ce qui rassure Nathalie passant avec lui parfois de longs moments de jardinage des pousses humaines auxquelles ils s'enchantent à attribuer des noms. Elle est certaine qu'elles pensent et elle flotte (dans l'air) entre les embryons flottant dans leur bain d'amniotie* qu'elle leur concocte en chantant tout bas. Ça la remplie d'orgone au point que lumières éteintes elle circule comme un nuage bleu. Quand il est là, Toll en profite avec l'explication de Tat. Il est vrai qu'il a parfois vu à leur approche des embryons sourire - il pourrait le jurer mais préfère n'en jamais parler.
   Il arrive que Tat les assiste, mais le recul de son professionnalisme force l'admiration du personnel navigant ; ils se sont avertis que l'équipement du burlabo lui permettait autant de vivre ailleurs qu'entre six murs d'une cabine interplanétaire. Une de ses expéditions favorites sillonne l'espace plan de bosses qu'il a pu relocaliser après avoir remonté la biographie de Nath*. Toll jaloux, lors d'une séance lui avait dit qu'elle voulait y emmener Eury - ce qui s'était avéré faux et lui avait laissé le champ libre. Nathalie n'y étais jamais revenue. Il s'y trouva libre de revivre les époques révolues de la naissance de la Cybernétique. Bien que Lao demeurât indétrônable, des sections antiques du phyzocc*. Hors ces villégiatures, Eury le contactait souvent, pour ne rien dire mais comme si elle trouvait dans ses brèves communications la vertu lénifiante qu'il trouvait à Lavanscène.

   C'était à présent le solstice du Milieu qu'ils décidèrent de fêter au burlabo. Le couple avatar-ectogène signifia ainsi sa reconnaissance à Tat Potar. Il passe plusieurs heures à ranger. Pour la première fois il débrancherait même le divan. En effet ses coussins se mirent à dériver. Et quand ils arrivèrent en s'en saisissant Nath et Toll commencèrent une partie polochon en guise de bottes de paille. Quand le jeu dirigea les bouteilles de champagne vers les sas où les bouchons pourraient sauter sans danger, les trois comparses riaient aux éclats, se racontant en fouillis leurs plus ridicules situations qu'ils avaient éprouvés avant que la Grande Émergence les aient pour toujours gravés graves. Ce fut certes le meilleur moment que la traversée n'ait jamais traversé depuis son décollage. Nathalie n'ignorait pas que la partie de soi d'avoir été sans mère, malgré le cent pour cent insupportable était la plus heureuse. Tat parla même de son père qu'il avait rêvé tant de fois voir condamné à tort pour meurtre aux travaux forcés à perpétuité sur une planète aride où on ne voit même plus les galaxies. Toll était capable de compter les bulles de l'élixir qu'il faisait éclater sous son hypophyse. Avant qu'ils se séparent après les heures échevelées et la multitude de diapos échangées, Potar avoua qu'il passait ses WeekEnds sur des taxibosss* près d'un bar où l'on trouvait au mur les photos des clients mémorables où il l'avait reconnue. « Il faudra que nous y retournions ensemble, je serai écrasée de souvenirs, j'aurais besoin de vous » promit la capitaine en les embrassant tous les deux. Puis Tat ferma la porte derrière eux avec un dernier clin d'œil qui continuait à voir double.

   En retournant dans leurs chambres, Nath et Toll font un détour par la commanderie et la vaste baie d'où Taire et l'Une sont le mieux visibles et comparables.
   « J'ai réfléchi, Anthéaum, tous ces deniers jours, entend Toll dire Nathalie tandis qu'il contemple l'univers. Il sent s
a présence à côté dans l'obscurité.
 – Je veux bien te croire, murmure-t-il prudemment.
 – C'est grandiose, n'est-ce pas, vu du milieu
 – Tu parles..
 – Je voudrais te dire quelque chose... – ça il l'attendait. Il attend.
 – Je te propose un Neural,» dit Nathalie distinctement. – ça, par contre...
   L'avatar ne sait certainement pas ce que c'est que l'orgone, dont il n'a connaissance que par d'imprécis 'facteurs', mais au frisson qui le parcours à présent, il se demande s'il n'a pas découvert cent fois plus fort. Impossible d'avaler sa salive. Il arrive à objecter comme s'il parlait par les oreilles :   « Ça n'a aucun sens...
 – C'est moi qui recevrai bien sûr,» objecte Nathalie posément.
   L'Unité Cybernétique n'est pas faite pour fonctionner sans explication. Anthéaum cherche à toutes forces une explication. Il lui faut tenir tête à ce frisson qui devient de l'excitation. Est-ce que c'est le chantage que je lui ai fait avec l'inspectrice qui lui a fait cet effet à ce point ? il se demande encore, Est-ce que c'est une autre crise de collision ? Toujours sans se retourner il demande :
 – Tu va bien ma Capitaine ?
 – Oui, j'y a réfléchi pendant longtemps. Je crois que nous devons le faire.
   Il parvient à se placer pour voir les yeux de la jeune femme dont le visage n'apparaît que des deux luminaires cosmiques éloignés. Ils sont calmes et vibrants.
 – Je ne dis pas mais.. il va falloir qu'on le consigne aux Obéissances. Tat n'a pas les capacités pour les vérifications.
 – Ça ne m'inquiète pas, ça passera comme une lettre à la poste, d'ailleurs c'est le cas de le dire, il y en a des milliers par jour.
   L'équipage de Lapareil s'est figé dans un face à face silencieux. L'un l'autre réalise la célébration qu'ils ont fait et concluent au Milieu. Il regarde la bouche de Nathalie comme s'il attendait qu'elle se mette à parler.
 – Il va falloir préparer ça.