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LATHAKH

ed.2019

Chap.15 - Chap.16 - Chap.17

 

  

   Quand je toucherai Alinstan le jour se lèvera, se dit Dodo dans l'ovoïde, je peux passer quelques heures à Dormir en Lecture. "Dormir en Lecture" est une des dernières nouveautés Pof, toujours copiée dans les idées des Prophètes, tirée cette fois d'un Total Recall modifié par ses agents bernaisiens. Plutôt que proposer des voyages imaginaires, donner à lire aux clients durant le sommeil, procurait à l'entreprise Pof une clientèle qui ne rêvait plus. Ses neurologues avaient garanti une nette augmentation de leur aliénation. Dodo n'était pas avertie du stratagème. Elle était une bonne cliente et, comme tout le monde, ignorait à quel point ça la nourrissait d'amertume. Le catalogue des "Livres en Dormant" présentait d'ailleurs un article attirant : Comment l'IA s'est faite femme? Au programme du Petit Alexandre qui l'avait conditionnée, Dodo avait toujours eu la préférence pour le pouvoir de l'Élite à tromper l'IA. Si cet attribut s'accordait aux femmes, la conjonction la ferait maîtresse de la conscience de ladite intelligence artificielle ! Quel programme ! Elle se permit de goûter un frisson en appuyant sur le bouton.
   Durant deux heures de sommeil l'Inspectrice des Obéissances ne rêva pas, tandis que les champs protobios du Dormir en Lecture lui firent connaître les anciens conciles qui avaient assigné aux représentations des divinités le mot Yidam. L'exercice pratique mettait Léda en équation. Cet amour de Zeus ou Némésis, divinités de la création ou de la vengeance, avait mis au monde Hélène et s'était faite appeler Lia.

* * * * *

   A force de boissons chaudes Toll s'était endormi, et quelques jours passaient. Les reconfigurations de tout l'appareillage de Lapareil, jusqu'à l'avatar, avaient recalculé le modèle de la psychanalyse avec un semblant en écran. Zénon Kelper, qu'il fut mort ou vivant, avait eu le destin au mieux d'un dictateur qui avait écrasé l'individu, un Thx en l'occurrence, qui restait en personne un vide. Mais la toile se retissait. Le processus se faisait plus lent en récoltant les infos qu'il fallait extraire prudemment du Pof et ses administrateurs. Ces domaines des maîtres du monde étaient de plus en plus infestés de lagunes* où sombraient des masses cryptées, mais inéluctablement la nouvelle interprétation de l'équipage aboutirait, avant sa mise en orbite autour de L'Une.

* * * * *

   À bord de LaPareille, les bidons et leurs ectogènes occupent les soins et l'attention de Nathalie. Dans leur pouponnière aussi bien qu'ils soient nécessaires, ils permettent à la Capitaine de passer des moments avec des embryons qui ne demandent pas trop de prouesses mentales. Elle en a particulièrement besoin depuis que la traversée s'est faite houleuse et qu'un nouveau personnage perturbe son Second. Comme si ça ne suffisait pas, d'obscurs traités d'hormonologie s'y sont ajoutés et, lorsqu'on pilote la croissance de dizaines d'embryons, c'est une science qu'on n'aime pas remuer.
   " Une pépinière doit fonctionner sans pépins " faisait le slogan des installateurs qui avaient équipé les soutes du cargo. C'était la façon pour ces biologistes de garantir qu'ils ne s'occuperaient pas des origines premières, et qu'une chimie réglée comme papier musique donnerait des résultats transparents, livrés à la seule génétique initiale des petits fœtus en devenir. Les fournitures d'hormones étaient donc prodiguées par les résultats mathématiques de la théorie des cycles qui demandaient le moins de questions possible. Rassurée de ce côté, Nathalie ne pouvait absolument refouler que l'ADN de ses poupons était de nature trop complexe pour ne pas faire de cycles des cyclones à d'imprédictibles moments ; elle en avait l'exemple avec Toll qui venait d'apprendre que son patron génétique s'était faussé à la mémoire d'un inconnu.

   La génétique en ectogénie est encadrée de lois que Nathalie a volontiers admises. Les clones ayant été bannis de l'Univers, il fallait certainement attendre de nouvelles guerres, mais c'était dans l'esprit Pof et elle n'en était qu'à l'Une, l'au-moins ça de la paix. Chaque embryon embarqué avait ses champs chromosomiques antérieurs répertoriés. Prosaïquement ils avaient un père et une mère, citoyennement connus., qui avaient donné leur autorisation quand ils n'avaient pas volontairement demandé à ce que leurs gamètes poussassent en bidons. Lorsque mis au monde ils voudraient retrouver leur origine, les mairies du Çabas leur fourniraient les rapports ; mais ils sauraient qu'ils n'y trouveraient ce qu'on appelait une 'mère'. Comme celle, qu'elle, Nathalie, n'avait pas eu, déjà non plus.
   L'expédition de LaPareille n'avait été rendue possible que par son équipement que les cybernéticiens avaient autorisés. Les embryons communiquent entre eux. Certes non par les voies du langage, ni même par la chimie directement, mais par une vertu de l'IA qui n'était pas comprise. C'était précisément du fait de cet étrange comportement de l'intelligence artificielle, dans bien des domaines incompréhensible, mais en ce domaine précis précieux, qu'une probabilité était rendue, qu'une société particulière était en germe avec la cargaison. LaPareille brassait le data des génomes et de leurs développements, réintroduisant l'information dans les cycles d'hormones et d'aliments, de sorte qu'une unique fonction en était attendue : une mère, que Nathalie n'avait jamais connue puisqu'une des premières, elle n'avait jamais communiqué avec quelqu'autre ectogène durant ses limbes. C'était elle qui gardait le mystère premier, mais ne retirait rien à la valeur de l'approche de ceux et celles qu'elle couvait. En vérifiant les résultats et les réglages, elle avait depuis longtemps cessé d'y penser, pour au contraire s'apaiser à cette maintenance. C'était par les effets des perturbations de son équipage que cette fois-ci Nathalie conçu de tenter pour la première fois, la connexion télépathique au gynécée.
   La télépathie est courante dans les réseaux d'électricité de l'IA, comme le sang courre dans les vaisseaux et, de même que pour ceux-là on y mit le temps, il fallut un moment pour admettre que la pensée coule dans les fils. Les anciens parlaient comme ça. Pour la diplômée cybernétique au gouvernail de LaPareille, la question avait éclairé depuis longtemps son mystère. Par contre elle aurait trouvé mystérieux, si elle l'avait su, qu'elle ne se soit défiée que Toll dormait. On peut dire que lui-même allait être proche de se trouver bouleversé de ce qu'un avatar puisse rêver. Le fait fut là que Toll perçut une perturbation de Nath, évidemment par les circuits informatique de cet IA sans pareille de LaPareille qui traitait à la fois la pouponière ectogène avec une psychologie sociale, et la Capitaine qui par devoir s'y coordonnait, ainsi qu'un ucmpp, en l'occurrence qui dormait. Dans son rêve, Toll perçut la télépathie de Nath comme une onde dont il n'avait pas connaissance. Il fut automatiquement réveillé pour demander une séance de psychanalyste à Tat !

* * * * *

   Sortie de son sommeil sans rêve par l'annonce de l'arrivée proche sur la base, Dodo quitta vite les abstractions mythologiques pour se mettre au travail. Elle avait nettoyé la base de son directeur incapable pour mettre à sa place une bande désorganisée d'obéisseurs qu'il était temps de mettre en ordre. Son enquête l'avait menée de Zénon à l'APSO, passant par un Toll, mais l'HomoPou n'avait pas livré tous ses secrets. Des mineurs de l'aBlock pourtant spécialisés s'étaient montré inopérants quand il fallait faire le lien à cette machine, non seulement d'origine mystérieuse comme l'aBlock, mais en plus, de fonction inconnue. L'aBlock pouvait faire des pofs, mais personne ne pouvait dire ce qu'APSO faisait. Dodo avait décidé qu'elle fouillerait en personne les restes d'Homopou.
   Pourquoi ce génie de la cache et du crypto était-il devenu obsédé par un psychohistorien qui n'avait produit qu'un rapport, dans l'indifférence complète des autres, faisant allusion à une fonction dissidente d'un logiciel inconnu ? Encore plus décourageant, il s'avéra que Zénon ne connaissait, en fin de compte, rien à cet APSO.
   « Laissez-moi seule » lance l'Inspectrice aux sbires. Ils l'ont menée aux restes : des morceaux de chair en tube et des archives. Le système est autonome, hermétiquement confiné au caveau. L'unique porte claquée, Dodo teste. Elle pète bruyamment. Rien ; elle n'entend rire personne dehors. La vérification faite, pour l'odeur, elle se confondra à la puanteur de l'archivage, mais elle n'attend pas pour se mettre au travail.
   L'endroit est équipé d'un petit scan. Il est lent, ce qui laisse le temps de lire. Commence alors le fastidieux déroulement. Dodo ne sait même pas dans quel sens influer. Elle sort de son sac une capsule de Frapagon et l'avale. Elle s'accroche et se concentre. Les lignes et les minutes passent. Aux passages référents à l'APSO qu'elle pensait connaître tous, elle s'arrête au moins signifiant, qu'elle ne connaissait pas, forcément ! C'est une allusion à la dissidence d'APSO mise en comparaison avec une autre, dissidence qualifiée d'"hellénique" qu'Homopou a rattaché à un projet masculin. La note est en marge et si menue qu'on lit à peine l'auteur de cet Opuscule Probable de la Dissidence Hellénique. Comme Dodo vient de se farcir l'histoire de la mère d'Hélène au lieu de rêver, elle en profite pour rêvasser et détendre un peu la tension du Frapagon. Automatiquement son propre augmenteur la renseigne : l'article avait été écrit par un contribuable déjà contrôlé par ses bureaux fiscaux ; et lui transmet sa fiche, Thx. Il vient d'être vérifié et il est seulement rectifié sur sa déclaration qu'il est psychohistorien. Et si c'était Zénon se dit Dodo qui cède sous le Frapagon.
   Une intuition si vague fait des vagues sous ce stimulant de l'attention. Elle se reproche sa faiblesse d'avoir rêvé debout cinq minutes, et furieuse le reproche à Pof. Des années de rancœur accumulées et ce tombeau puant la submergent immédiatement, elle crie : « Sortez-moi de là ! » Immédiatement la porte s'ouvre et les assistants en se pinçant le nez la libèrent.
   « Refermez-ça immédiatement et menez-moi au bureau de l'ancien directeur » aussi claquante que les ordres la petite troupe se met en marche direction la Direction. Derrière elle la porte claque aussi et les cliquetis des verrous résonnent dans les couloirs comme un euphorisant. 

* * * * *

   « Mais, répond Tat, pas possible que j'analyse un avatar sans ratava. » C'est cruel, mais sans Kelper, Toll n'est plus qu'une machine sans psychisme, sans véritable pensée.
   « Ce sont tes préjugés qui sont "impossibles", se révolte Toll, nous n'en serions pas à chercher la définition d'APSO si nous n'étions pas en face de la probabilité que "j'ai bien un Inconscient!" monte-t-il le ton, et quand j'ai détecté les visiteurs, je ne sais rien des hackers mais il était net que Kelper qui y était aussi passé n'y comprenait rien. N'est-ce pas la preuve que c'est moi qui ait fait APSO sans le savoir, ça ?! »
   « Non ! ça ne suffit pas, tu sais bien que c'est justement l'Inconscient de Zénon dont nous avons une clé là. » Tat est désolé pour le pauvre ucmpp qui a n'a plus d'identité « Tu te réfugies dans des demandes d'analyse pour conserver tes habitudes. Bientôt tu n'y penseras plus, laisse le temps et la machine te reprendre.
 – Ça m'étonnerait, je ne vais plus fermer l'œil au contraire, si je suis réveillé par des facteurs inconnus qui se déclenchent sans aucune explication, comme ça vient de m'arriver.
 – Un facteur inconnu ! Mais !!.. c'est un rêve que tu as fait !
» Tat veut bien envisager que ce soit une stratégie de Toll, mais même dans ce cas, une stratégie comme ça ne peut plus éliminer qu'il ait effectivement rêvé. La décision est lourde mais elle est ! pense-t-il, et puis, les prophètes eux-même pas n'ont-ils hésité devant des moutons électriques... « C'est d'accord Anthéaum je te prends en analyse. »

* * * * *

   Dodo et ses agents sont installés dans le bureau de l'ancien directeur. Depuis son limogeage il n'a pas été utilisé. C'était un anti-Pof et Dodo avait secrètement désiré qu'il eut pu prouver qu'une dissidence avait quelque chance. Malheureusement il n'avait jamais réussi quoique ce soit, au point qu'elle avait dû le remplacer. Or c'est là qu'elle-même avait essuyé un cinglant revers. Ce second démineur qu'elle pilotait était devenu incontrôlable et elle avait elle-même subit un sérieux parasitage durant des jours après l'accident. On avait pu récupérer plus tard ce Jacques Laquette dans un dispensaire de santé mentale qui l'avait pris en affection pour son nom qui faisait penser à Lapan. Mais il avait été ramené à la base d'Alinstan pour un minutieux reconditionnement. Dodo avait pris soin qu'on n'effaça pas toute sa mémoire, pour pouvoir l'interroger avant qu'on le refourbit complètement.
   « Ah, vous voilà en chair et en os ! Vous vous souvenez lorsque je vous ai fait aboyer ici-même ?
 – C'était vous madame ! Vous pensez que je m'en souviens, je n'aurai jamais osé et je n'ai jamais parlé comme je l'ai fait à un être supérieur.
 – C'est bon, c'est bon.. c'est moi qui vous pilotait le cerveau durant cet exploit. Vous n'avez rien à craindre, vous n'étiez pas responsable. Mais vous vous souvenez aussi de la visite à ce psychohistorien, pour lui racheter ses appartement ?
 – Oui très bien. J'ai oublié pas mal de choses depuis un petit coup de fatigue, mais cette rencontre n'a pas cesser de m'habiter.
 – Très bien,
le rassure Dodo qui n'a pas l'intention de lui révéler que c'est elle qui commande son lavage de cerveau. C'est donc cette rencontre qui vous a fait perdre la tête ? Décrivez-moi ce qui s'est passé durant ce moment fatal.
 – C'est un automatisme mental qui a déraillé m'ont expliqué mes psychiatres. Ce Kelper m'a demandé comment je m'entendais avec moi, et ensuite je me suis mis à parler d'oppression. Mais c'était vous qui parliez et il m'a montré des lettres à l'envers. Je crois toujours qu'il voulait me faire signe. Mais sur le coup j'ai cru qu'il était fou.
»

   Dodo a eu tout à l'heure cette pensée inattendue : et si c'était Zénon? ; c'était un l'effet du Frapagon après un Dormir en Lecture. Une pensée pareille ne signifie rien. Comme un rêve qui passe par la tête, une intuition n'est jamais admissible. Principalement une Inspectrice des Obéissance ne peut-elle obéir à ces idées quand elles viennent d'elle ; que Zénon eut pu la mettre en échec devait être repoussé. Si un parasitage inexpliqué dans l'automatisme mental qu'elle pilotait l'avait mis en déroute, ce ne pouvait être que Pof. N'était-elle pas venue dans le bureau où elle avait conçu un anti-Pof, pour trouver une raison d'en être la victime persécutée ?
   « Je crois que les lettres inversées qu'il m'a montrées sur ses fenêtres, continue Laquette, voulait m'expliquer le jeu du pouvoir. Je ne savais plus si c'était lui ou moi qui étions opprimés.
 – Ça n'a rien à voir, le coupe-t-elle, ce n'est pas un discours analytique comme : "vous entendez-vous avec vous-même" qui peut expliquer que vous soyez devenu incontrôlable. Je vois que vous persistez dans vos interprétations délirantes. Mais ne vous en rendez pas malade, retournez vous reposer ; je vais dire qu'on augmente votre traitement. »

   Une fois congédié, l'Inspectrice adressa aux reconditionneurs l'ordre de compléter l'effacement total de la mémoire du démineur ; en ayant pour elle construit sa certitude qu'elle avait été victime d'une manigance de Pof.

 

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