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LATHAKH

ed.2018 - arc

Chap.13 - Chap.14 - Chap.15



    LaPareille fonçait dans l'espace où l'on peut aller très vite en se croyant immobile ; quoique Taire rapetissait presque à vue d'œil et que L'Une en approchant faisait de l'œil. Elle occupera bientôt à elle seule la grande baie du poste de pilotage. Taire et son désert d'Alinstan seront des souvenirs. Le calme était de rigueur pour les bébés. Le navire bruissait de ses innombrables moteurs mais seuls, la capitaine et son passager exposaient une activité dynamique : Tat et Nathalie conversaient. Anthéaum tardait ; il n'était pas réapparu mais on le savait absorbé dans des réglages d'APSO qu'il avait décidé d'entreprendre en même temps que son enquête. La cybernéticienne et le psychanalyste pouvaient déjà confronter leurs résultats. Pour Potar, ça passait ou ça cassait, mais Zénon devait reconnaître Hermès Triplex. Pour Natha la piste de la mère de Kelper s’arrêtait à l’APSO. Elle avait aussi fort à faire avec la cargaison. La capitaine Van Tampoupe avait invité son passager à assister à la maintenance de la centaine d'utérus artificiels que le cargo couvait en ses soutes. Beaucoup contenaient des séries de jumelles et jumeaux ; c'était donc une population considérable dont Nathalie prenait soin.

   « Je n'ai pas qu'à les livrer et à les déposer sur L'Une. J'ai voulu les prendre en charge dès l'embryon et jusqu'à la pouponnière.
 – C'est une énorme tâche et responsabilité. Je suppose qu'elle vous a été octroyée, du fait exceptionnel que vous êtes la première ectogène.
 – La première, c'est vite dit. Il y a eu de nombreux antécédents progressifs. Nos techniques nous permettent de ne plus faire ni
ratés ni tarés, et même au contraire, elles s'améliorent rapidement. Nous avons eu, pour ainsi dire, une évolution darwinienne des ectogs* ; il y en a beaucoup de jeunes, qui vivent déjà dans des gonastères* »
    Nathalie se réservait d'informer Tat progressivement. La population de Taire n'était pas informée des générations croissantes et des programmes éducatifs, qui feraient dans les années suivantes, les Gouverneurs d'Institution et autres guides d'une civilisation nouvelle, qui conseilleraient les masses d'humains déglingués au cours de leurs requinquements.
   « Parlez-moi plutôt de cet épisode au Lao, » demanda la jeune femme tandis qu'ils s'installaient dans les détoxiqueurs avant d'entrer dans la couveuse, voire d'intervenir dans des amnios si des manipulations ou des massages étaient requis pour la santé des pousses.
   « Ça n'a pas beaucoup de rapport avec sa mère, répond Tat gêné d'aborder la question qui débouchait sur les tendances homosexuelles de Toll, apparues à son retour de Lao.
 – J'ai besoin d'info pour comprendre,
insista Nathalie ; pendant que nos caissons nous épurent des sensations régressives, c'est l'occasion de parler de choses lointaines.
 – Il faut revenir à la création de Toll. Après sa confection, l'ucmpp avait besoin d'exercice. À cette époque, j'ai miné Lao avec Toll. C'est un fait sans importance mais dernièrement, Zénon m'a demandé un livre qu'il aurait reçu là-bas. Ce n'est pas la question du livre, que j'aurais eu ou pas ; mais derrière cette hypothèse, le problème c'est que je n'ai jamais rencontré Kelper en Lao ! Il cherchait à savoir quelque chose ; puisqu'hors ça, la programmation de Toll ajoute qu'il n'a jamais été non plus, au Lao à notre insu. »

   L'opération d'épure prenait fin ; ils allaient pouvoir entrer la zone. Nathalie remercia Tat en vitesse dans le bruit de l'ouverture. Elle tirait ses conclusions personnelles. « S'il n'y a jamais été, c'est qu'il cherchait à savoir qui y était à sa place.. ». Elle pensa en faire part au psychanalyste. Avec cette lettre que Eury avait cherché à récupérer, elle commençait à comprendre. Mais elle pensait qu'il serait gêné si elle interprétait à sa place ? Elle avança prudemment : « J'ai toujours trouvé la psychanalyse fascinante, mais je me garderai bien de m'y avancer..
 – Vous avez raison, elle a beaucoup changé depuis l'Intelligence Artificielle et que les machines parlent.
 – Est-ce que par exemple, on pourrait commencer à psychanalyser ces bouts-de-choux ? »
continuait l'ectogène révélant le panorama des bidons et débutant l’examen des compte-rendus de graphes de santé des embryons.
   Elle regardait avec un sourire attendri
dans les utérus transparents baignés dans la lumière diaphane qui s’était augmentée pour les soins. Tat sentit dans le pantalon son pénis frissonner ; il avait du métier : le cœur de Nathalie s'accélérait, sans doute cherchait-elle un transfert.
   « Vous leur surveillez les glandes durant la croissance ? demanda-t-il pour faire diversion de la conversion.
 – Bien sûr, mais il faut surtout les veiller avec douceur. Pour les taux, les machines s'en occupent. Ils ont parfois besoin d'être tripotés. Si vous avez été bien détoxiqué, peut-être aurez-vous l'autorisation d'intervenir.
 – Il faut une autorisation ? Vous ne vous laissez pas aller à l'instinct. ?
 – Pensez-vous ! Les calculateurs sont une sécurité. La décision finale leur appartient, et alors vous pouvez câliner, bercer ou caresser ces petites-choses adorables selon vos impulsions. »
   Effectivement Tat voyait les gants, les instruments et même les scaphandres pour les grands amnios, en imaginant faire l'homme grenouille au milieu de ces champs de têtards. Il n'y eut cependant pas de manque à traiter; et la population en germe ne montrait pas de besoin jusqu'à ce que Nathalie repasse demain, ou à moins qu'une alarme l'appelât en urgence. Ils quittèrent le ventre, retrouver les lumières vives de LaPareille.

   « J'aimerai mieux connaître la psychanalyse, insista Nath dans la coursive du retour.
 – Ça demande une volonté bien spéciale,
répond Tat embarrassé, un
bien long chemin d'étude de son histoire.
 – Mais je suis ectogène et vous ne pouvez pas appliquer de règle habituelle avec moi. De plus vous avez commencé en me proposant de participer à l'enquête sur votre analysant Kelper. Vous ne pouvez pas reculer ; je demande à assister à une séance ou à accéder au dossier de Zénon Kelper.
 – Au point où nous en sommes, effectivement nous devons faire preuve d'invention. Allons à mon burlab. »

   Ils atteignent la cabine qui fait fonction de cabinet pour Tat, équipée pour l'analyse de Zénon à travers l'ucmpp Toll.
« Convenons que vous n'accéderez qu'aux renseignements qui concernent les soupçons actuels. Zénon est perturbé en ce moment, il m'a appelé plusieurs fois en direct. Nous trouverons peut-être des questions que vous pourrez renseigner. » Tout en préparant Nath, Tat manipule les réglages. Les associations d'idées défilent sur l'écran sous formes de chiffres et formules que le spécialiste fait passer en continu ; il hésite puis soudain s'arrête sur une courbe en forme de molécule.
   « Rien n'est d'hasard par méthode, clame Potar en sélectionnant la période
 – Bizarre, se dit Nath, habituée aux protocoles contre tout hasard rigoureux des cybernéticiens, sans oublier les 'ciennes'.
 – Eh, bien! n'est-ce pas la démonstration ?! Regardez : nous venons des embryons et nous voilà aux hormones ! N'en avons-nous pas parlé il y a cinq minutes.
 – C'est pour ça que vous l'avez choisie.
 – Avec raison, regardez bien : il s'agit de l'objet contemporain de l'angoisse de notre sujet ; il reçoit un livr
e. C'est une coïncidence exemplaire, magnifique ! Regardez, c'est le Gautieur, tout s'explique. »
   Tat
trépigne littéralement. « Bon, eh, bien, quoi ? »
demande Nathalie frustrée. Il lui laisse la place. Elle se penche sur l'écran pour mieux voir. On voit une forme holographique de Kelper déballant un colis qu'il confronte à son un écran de bureau ; mais il faut encore agrandir.
   « Il faut que je vous explique, vous n'aurez même plus besoin de voir pour comprendre ! Cette archive suit de quelques heures son troisième visiteur ; si on enquête la date de l'article sur l'écran qu'il compare, il s'agit de l'annonce d'une découverte qui date de quelques minutes, 28 mars 2018, 14h13. Elle nomme le 80em organe du corps humain, qu’on vient de découvrir ; c'est une glande qu'on vient de baptiser Interstitium. Et regardez ! Il a reçu un livre... à 15h53, le même jour ; à ce moment-là, il vient de prendre connaissance de l’article qu'il a fini de lire il y a quelques minutes seulement. Du colis il a sorti le livre de Gautieur*, imprimé presque un siècle avant, écrit en mai 44, publié janvier 45. En 1945 ce médecin avait décrit la découverte d'une glande qu'il avait nommée l'Interstitiel.
 – C'est assez remarquable comme précision en effet. Vous croyez que c’est la même glande ?

 – Oui. »
...En scrutant l’archivage elle ajoute : « Et vous avez noté que c'est le dernier exemplaire qu'il venait de commander quelques jours avant.
 – Oui, regardez l'expéditeur : la librairie d'œuvres rares a pour adresse l'Impasse des Juifs. Zénon ne le savait pas, mais il avait trouvé Gautieur par un membre de cette communauté, un Gaubieur*
qui avait passé sa vie à dénoncer son impasse.
 – Une impasse communautaire ?
 – Oui, pour la raison qu'avait expliqué Gaubieur. Si l'Interstitium existe, une civilisation entière s'effondre. Zénon a dû éprouver un choc immense quand il a reçu le livre de Gautieur pendant qu'il lisait Gaubieur.
 – Eh ! bien, la voilà !
Vous avez l'explication de son comportement troublé.
 – Pas exactement ; ça n'explique pas pourquoi il s'est mis à mentir au sujet du livre de Glande. Il aurait dû clamer
tout ce qu'il venait de savoir, au contraire.
 – Ne seriez-vous pas tenté de faire de même
? Parce que j'aimerai bien que vous me disiez enfin qui est ce Glande.
 – C'est un médecin qui a publié quarante ans après Gautieur, sans rien connaître de ce dernier. Port Glande était neurochirurgien sur la Nouille ; Gautieur s'en était tenu à la thyroïde surtout - lui-même avait été hypothyroïdien. Glande lui, neurochirurgien,
avec son métier était saturé d'hypophyses. Pourtant il a aussi décrit la glande de cet interstitiel ! En partant de manière inverse, il a confirmé le résultat qu’il ne connaissait pas.
 – C'est pour ça que vous vous êtes arrêté sur ce graphique qui a la forme d'une hormone..
 – Vous avez bien compris : ce que nous devons rattacher à notre enquête sur la mère de Zénon, dépend de l'endocrinologie.
 – Bon d'accord, mais je ne trouve pas ça très intéressant,
maugrée la cybernéticienne qui n'est pas à l'aise. Je trouve ces sauces chimiques amères. Je ne vois toujours pas ce que ça apporte à cette enquête sur l'identité de la mère. J'entends Toll qui revient, il a dû finir son enquête ; j'espère qu'il a des résultats.

* * * * * 

   Tat n'a rien dit en voyant comment Nath entre en dénégation. Il est même soulagé ; elle semble bien vouloir en savoir plus sur la psychanalyse… quand Toll réapparaît porteur d'informations.

   « Ouf! me voilà, j'ai dû installer une amélioration en urgence. Il y avait eu du grabuge ; c'est une chance que je sois passé par APSO pour chercher mes renseignements. Quelqu'un y avait pénétré ; un hacker professionnel je suppose parce qu'il avait effacé ses traces. Mais en ayant fait cela, il a révélé d'autres traces effacées qui n'étaient autre que - je vous le donne en mille - celles de Zénon. Mon ratava m'enquête !
 – Bonne pioche avec ces traces affirmées effacées. Je disais à Nath que nous avons trouvé quoi déplacer, dans le trou qu’a fait ton piochon. C’est le livre qui cache celui de Glande ; un certain Gautieur. Ce sont deux endocrinologues. »
  Toll fait un petit comput, Nath une petite moue ; elle trouve plus urgente la piste de Dodo. Toll déclare :
   « Ah! d'accord, je vois très bien, je classerai ça plus tard. C'est certainement intéressant : on ne trouve nulle part dans les archives de publication de Gautieur.
 – Ça alors ! s'esclaffent Tat et Nath ensemble.
 – Oui je plaisantais. Je viens de faire la requête nécessaire à classer le dossier. Il est vrai qu’on ne le trouve pas mais tout un volume est venu avec, qui concerne l'identité. On a besoin de prénoms pour distinguer les auteurs trop souvent homonymes ; Gautieur a été l'objet d'un cas rare dans l'édition - son prénom n'est jamais cité. Il n'apparaît jamais que comme "Dr Gautieur". Il n'y a qu'un membre de la communauté juive qui l'avait connu dans sa jeunesse, qui révéla qu'il s'appelait Jean. Il paraît que c'était une sortie d'impasse…
 – C’est Gaubieur,
reconnaît Tat.

 – Ça explique pourquoi Glande porte un nom aussi cocasse pour un endocrinologue, comme le mari Mari, Portnoy "porte
Glande" en sorte de noix !
 – Oui, nous revenons à la métaphore manquante. Vous avancez bien en psychanalyse Capitaine Van Tempoup. Toll nous en dira plus
quand il aura le temps de se pencher sur la discussion que nous avons eu en l'attendant ; à présent il devient urgent d'apprendre et de traiter ce qu'il a apprit en APSO.