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LATHAKH

ed.2018 - arc

Chap.11 - Chap.12 - Chap.13

 

 

   « Ils ne doivent pas le savoir.
 – Tout à fait d'accord, "ils ne le
doivent pas, le savoir" puisque c’est à l’inverse : le savoir qui leur est ! »
   C'est Anthéaum qui rétorque à Nathalie en appuyant ses distinctions grammaticales comme on enfonce des clous.
   « Anthi, tu m'énerves. Tu me rappelles ma mère. Une tronche de machine. Je ne la supportais déjà plus, quand Lapan révéla qu'elle était un robot » réplique Nath en se levant et en refermant sa blouse. « ..et que j'étais une ectogène par conséquent. » Elle peste avec un regard triste et cache ses yeux dans ses cheveux. Le sort des bébés la tourmente.

   Le drame que vit sa capitaine n'échappe par à l'intelligence artificielle de l'avatar : « Qu'est-ce que je devrais dire, moi !? » lui rappelle-t-il.  « Peux-tu imaginer ce que c'est que d’être une réalité virtuelle ?
 – Eh, bien justement, plus
moi que moi ! Tu réapparais, tu disparais, tu vas et tu viens, tu n'es responsable de rien.
 – Je ne te le souhaites pas
 – Et puis
je t'aime.. » 
   Anthéaum la regarde ébahi. C'est ce qu'il n'osait lui dire.
   Mais Nathalie est déjà partie en courant sans même fermer la porte.
Il la voit s'enfuir dans le couloir et tourner tout de suite vers la salle des machines. Il craint un suicide ou une régression fanatique après un aveu impulsif. Il ne pourra jamais la rattraper à cette vitesse ; il tire la sonnette d'alarme. LaPareille rugit dans l'espace où personne ne l'entend. Sauf Tat que ça réveille en sursaut. Lui aussi se rue, mais dans la salle de commande. Nathalie vient d'y arriver par l'ascenseur ; elle a aussi entendu et elle est furieuse.
   « Qu'est-ce qui se passe c'est encore une attaque ? »
entre en bourrasque Tat.
   Sans explication Nathalie répond en criant dans le haut-parleur, « Anthéaum Toll ! convocation par la capitaine. En salle de commande ! Immédiatement ! »
   Au ton de Nath, Tat craint pour son avatar et sa propre carrière. Qu'est-ce qui a pu l'enrager comme ça ?
   Anthéaum apparaît immédiatement ; il vient d'employer l'apanage des entités virtuelles, la téléportation sur commande.
   « Vous y êtes ?
lance la capitaine.
 – Cinq sur cinq ! »
répond du tac au tac Toll, qui lui montre qu'il ne se laissera pas faire ; il n'en démord pas et le démontre : « Rien ne déroge au fait que
le savoir est dû à tous ! Parce que le savoir EST collectif.. Par nature 'tous', à la proue d'On, dont la propriété est collective..
 – " ..
et le peuple EST le collectif ! " c'est leur définition, je connais mes réciproques, interrompt-elle, mais vous êtes tenu au secret par fonction. Le remettre en question sera passible de cour marsiale* et vous n'irez jamais sur L'Une. »
   Toll fait " pfff, pfff,.. " comme une machine moqueuse.
   Ils s'opposent face à face, raide comme des piquets. « Est-ce que je peux m'immiscer ? demande Tat prudemment
 – Faites vite !
chuinte Nathalie pincée.
 – Il me semble qu'en matière de savoir, mon expérience me permet de pouvoir avancer que si jamais l'un ne va pas sans l'autre, on ne peut pas parler de savoir ni par conséquent de secret. Par conséquent, vous auriez intérêt à vous expliquer, sans quoi toute cette histoire va se finir dans un nuage de pet, qui sera tout ce qui restera de
LaPareille et de sa mission pacifique. »
   Les haut-parleurs à leur tour émettent un petit « pouf ! » – c'est LaPareille
qui pouffe – ça ramène Nathalie au sens des réalités. « J'ai mes responsabilités, je les assume ; si jamais j'ai commis une faute de conduite, je demande à être jetée aux fers.» Un silence suit.
   « Alors vous devez nous dire quel est le but de notre
voyage, annonce Tat, aussitôt rattrapé par le silence qui s'alourdit.
 – Il ne faut pas exagérer, tout de même,
tente Toll.
 – Je précise bien que c'est seulement nous qui devons le savoir.

 –
Vous n'allez par recommencer ! à qui que nous dussions le savoir, admettons qu'il le demande.
 – De quoi parle-t-il ? »
demande Tat en se tournant vers Nath.
   Elle soupire. « Bon. Écoutez-moi, vous deux, et les autres fermez les écoutilles. »
   Les voyants d'écouteurs de la salle de commande tournent au vert pâle.

* * * * *
 

   « Nous allons déposer une pépinière de bébés ectogènes sur la face cachée de l'Une.
 – Ça nous le savions ; mais vous voulez cacher, et taire aux bébés,
la raison de la face cachée, dénonce Anthéaum en lui faisant face courroucé.
 – Eh! bien, oui, une fois sortis de leurs utérus artificiels, il ne faut pas qu'ils sache que Taire existe.
 

Ici la description alternative

Alors que tu sais bien, Tat, que le Savoir est collectif ! continue l'avatar en se tournant vers le psychanalyste pour en chercher l’approbation.
 – Mais tous ces bébés doivent d'abord être des individus,
trépigne Nath.
 – Des individus sans savoir ! Comme ceux qu'on veut de Taire faire abrutis. »
   Tat se sent appelé à intervenir. Nathalie veut faire une pouponnière qui n'ait pas le savoir de leur mère - ce qui ne l'étonne pas puisque la capitaine souffre de ne pas en avoir ou savoir qui ou quelle est la sienne, tout en l'embarrassant toutefois. À présent qu'ils découvrent que Taire est malade de ne pas savoir quelle fut la femme au corps absent comme Oedipe qu'avait décrit Zénon, Hélène, il aspire à comprendre l'intention de l'ectogène : « Je souffre de ne pas voir le rapport que vous posez entre l'individualité et la face cachée, commence-il en jouant de mimétisme.
 – Ça aurait pourtant fait plaisir à votre astronome ! »

   Nath se trouve interpellée par Tat du côté de Toll - « C'est bien pour défense de sa mère que ce Johannes Képler expliquait comment on voyait le ciel à partir de l'Une. Si vous êtes sur sa face cachée, qui ne voit jamais Taire, vous vous croyez sur une planète deux fois la taille de Jupiter. C'est rassurant et c'est colossal ; ça met en confiance !
 – Vous voulez qu'ils ignorent l'existence de Taire, pour croire qu'ils parlent et sont de la plus grosse planète du sy
stème ?
 – Et pourquoi pas ? puisque ce serait un peu vrai ; mais je me doute bien qu'ils penseraient qu'ils auraient quelque chose au centre.
 – Alors pourquoi le leur cacher ?!
s'étonne Toll.
 – Ah! mais je crois comprendre,
précise Tat plus professionnel : sans percevoir que Taire existe, ils auraient malgré tout, par votre intermédiaire, une information de savoir inconsciente ; vous voulez comme ça leur procurer l'Inconscient. C’est un propre soucis de mère.
 – Je n'y avais pas pensé mais je pense que vous n'auriez rien contre,
approuve Nath.
 – En effet, c'est jud
icieux. Pourtant quelque chose me gène dans ce stratagème. C'est que vous les faites partir de temps vraiment anciens, quand les T'es-rien pensaient que Taire était plate - et que du même coup vous seriez comme leur Dieu créatrice.
 – Moi ça ne me gène pas.
 – Oui, parce que ça tamponne votre manque de mère.
 – C'est exactement ce que j'essayais de lui expliquer, intervient précipitamment Anthéaum.
 – Non ! Tu parlais de la propriété et du droit,
réplique Nath.
 – Il n'empêche que votre stratagème risque
de ne pas vous satisfaire longtemps, parce qu'il n'explique en rien qui est votre mère. Vous ne pensez pas que Taire est plate dans les mains d’une maman qui la porte.
 – Et puis maintenant qu'on voyage en voyant le soleil tout le temps, tu vois bien que le soleil ne meurt pas tous les jours, ajoute Toll.
 – Toi tu peux parler, tu sautes d'un clic. »

   Dire ça, c'était meurtrir l'avatar, Tat le sait aussi bien que Nath. « Vous voyez bien que vous vous faites du mal » dit-il « et Anthéaum est un peu rapide dans ses arguments » ajoute-t-il diplomatiquement.
   « À vrai dire,
continue-t-il docte, ce n'est pas pour des raisons morales, de dû ou de devoir, qu'il faut sans doute que les enfants sachent, mais bien pour des raisons pratiques de subsistance de l'état social. Si vous souhaitez que ces bébés nés de machines comme vous, aient une étoffe de pensée qu'on appelle Inconscient, comme vous, il faut qu'ils soient dès leur mise au monde responsables de la vie politique au même titre que les adultes citoyens. Cette épigénétique est à la base d'une raison cybernétique, c'est à dire la loi écologique. Vous même, Nathalie avez vécu avec cette étoffe parce que vous ne saviez pas que vous étiez ectogène - mais ces enfants qui vont venir au monde, immédiatement dans une communauté de tels semblables, ne pourront humainement penser qu'au titre du savoir collectif. »

   L'argument de Tat est sans appel – du moins à ce point – mais Nath toute étoffée qu'elle soit ne peut admettre qu'elle ait voulu faire du mal à Toll, ni à ses bébés d’ailleurs. Au fond, elle veut bien des poupons plus intelligents qu'elle – ça la flatterait d'ailleurs – mais pouvoir éteindre d'un clic, comme d'un coup de pistolet, Toll,
dans la tête, ne parvient pas à sa pensée ; " il même " entend-il d'ailleurs par son intelligence télépathe. Tat par ses propres moyens, comprend la même chose, dans des nouages d'alibi d'O (tant que chez Toll nul O tel O). Il repense à la manière dont ils ont commencé par tirer la pelote :

   « Allons, reprenons. Ne disiez-vous pas à l'instant que c'était pour sauver sa mère que l'astronome cherchait à savoir ce qu'on voyait de l'Une ?
 – Oui, durant qu'elle était dans les geôles de l’Inquisition et qu'on avait commandé le bois du bûcher, il répéta son complexe d'Oedipe sous le couvert de l'étude qu'ils avaient faite ensemble.
 – Mais souvenez-vous comment il put sublimer ça. »

Nath hésite, Toll la secourt :
   « Forte d’aller
sur l'Une à coup de balais, sachant que son fils l'expliquait par les mathématiques, elle l'abandonna sur une île. C'est là qu'il a été sauvé par Tycho Brassé*.
 – Effectivement, dit Tat, c'est emporté par la migration du Brassé que le jeune astronome put opposer la théorie de la relativité..
 – C'était vraiment le début.. objecte Nath
 – Oui mais théorie de la relativité tout de même, du moins de la relativité du point de vue.
 – Je confirme tout à fait ce que dit Tat, dit Toll, Tycho soutenait le point de vue de l'Une immobile tant qu'on était dessus - mais le fils de la sorcière lui affirmait qu'il n'en était ainsi que parce qu'on bougeait autant.
 – Eh ! bien, justement, Tycho ne l'a pas admis ! se saisissant, Nath, de l'opportunité : donc l'histoire fait bien preuve que la théorie ne suffit pas ; Johannes pouvait tant faire tomber de pierres du mât de ses bateaux, comme Galilée de la tour de Pise penchée, Brassé n’en a pas moins trépassé dans ses bras sans bouger d'un pied.
 – À ceci près qu'aujourd'hui nous avons Kelper. Il a dépassé l'époque puisqu'il fait la psychohistoire, réplique Tat sans céder d'un pouce. Nous sommes donc d'abord d'accord : malgré la Renaissance, rien n'a changé malgré la théorie ; et la platitude de la vie sur Taire en fait la preuve.
 – Sans dire l'adulation par ses soumis qui s'en plaignent, appuie Toll.
 – Mais alors, fini l'autre, avec ce recul d'histoire, on peut entendre à présent qu’il sachent – la psychohistoire leur en expliquant les lois.
 – Il faut soumettre à la question Zénon ! j'ai bien compris.
» Nath se défausse à l'entremise du psychanalyste.

   « Chacun ira de son côté, » commence Tat. Il passe au commandement mais pas longtemps ; une sonnerie retentit. Elle vient de sa poche. « C'est Zénon ! excusez moi.» Toll et Nath le voient se retirer et s'avachir dans un coin en sortant une tutute qu'il se met en bouche. Discrètement il se retirent.