accueil
__0__ script argument prépo Chap.1 Chap.2 Chap.3 Chap.4 Chap.5 postpo glossaire clips table
        Chap.6 Chap.7 Chap.8 Chap.9 Chap.10        

LATHAKH

 

Chap.10

 

 

   Il ne fallut pas longtemps pour que le troisième démineur quitte la base d’Alinstan ; aussitôt qu'on apprit l’échec du second. Trois semaines tout de même. Des émissaires de Dodo étaient venus démettre et remplacer le directeur. L’un d’eux fut affecté à la terminaison d’Homopou. Il fit en sorte que ses derniers influx fussent absorbés par le nouveau missile humain. Le troisième démineur détecta donc l’ultime connaissance du théoricien du plan Pof, qui révélait que Zénon cachait une unité cybernétique. Il en informa Dodo qui comprit rapidement ; la décision fut prise de diriger les poursuites sur Anthéaum.
   Or l’identité d’Antheaum - cette unité cybernétique de mémoire - restait un concept vague pour les alliés de Pof. Tour à tour, ingénieurs et Pofesseurs* furent mis au travail. Ils conclurent qu'étant donnée leur incertitude, s’il était inversement certain qu’une entité cybernétique inconnue était entrée en scène, il n’existait qu’un moyen sûr de la démasquer : déglinguer l’ensemble de tout le système Pof. Si tout se mettait à marcher de travers, on distinguerait forcément ce qui marchait bien. Dodo fut convaincue que c’était la seule solution. A l’occasion d’une mise-à-jour, Pof lança les procédures délétères. C’est ainsi que Taire subit un nouvel influx de guerre.

   Tandis que le désordre et la dévastation s’étendaient sur toute la planète, le troisième démineur arriva en Çabas un jour de grève et de manifestation. La foule protestait contre le manque d’information prévenant des attentats – puisque l’Intelligence Artificielle pouvait les prévoir, il était inacceptable de ne pas être avertis. En attendant, faute de prévisions tous les rassemblements se faisaient au pas de course. Le démineur se tint immobile au milieu de la foule en colère qui passait à toute allure sous les fenêtre de Zénon, et son stratagème fonctionna : Eury était restée en ville, supposant que le cabinet repéré, serait bientôt l’objet d’une visite. Son pressentiment s'était confirmé. Elle le vit et l’approcha.
   « Vous ne courrez pas ; vous ne craignez pas qu’une bombe explose ?
 – Je vous reconnais, vous étiez l’infirmière.
 – Je peux peut-être vous aider, je sais qui vous cherchez.
 – J’ai besoin de pénétrer dans le cabinet du psychohistorien Zénon Kelper. Il s’y trouve peut-être la cause du désordre actuel.
 – Je crois avoir moyen de vous le faire visiter.. »

   C’est ainsi que Eury se signala à Zénon. Elle contacta son ancien compagnon, en se faisait reconnaître cette fois-ci, et en disant qu’elle était mariée, en voyage passant dans la région. Ce furent d’heureuses retrouvailles et l’occasion d’échanger des souvenirs. Eury présenta le démineur sous le nom de Monsieur Mari.
   Très vite le visiteur questionna l’habitant sur l’énigmatique formule, ornant les vitres exposées à la rue. Cela mit en alerte Eury qui venait d’en informer les astronautes de
LaPareille, avec l’idée que cela concernait Dieu. Aussitôt elle voulut faire diversion :
 – Je me souviens que vous avez des fenêtres intérieures dans votre immeuble ! Elles donnaient sur " la Cour des Miracles " - disiez-vous à l’époque ; est-ce que le miracle a eu lieu ?
 – Vous en serez étonnée, répond Kelper. Cette cour intérieure a été mise au service d'une expérimentation. On y fabrique une Réalité Virtuelle.. Augmentée ! À savoir qu'il s'y rejoue des scènes historiques. Nul besoin de casque, il suffit de se pencher à la fenêtre pour assister sans filtre au déroulement sur place.
 – Mais c’est extrêmement dangereux ! » crie Eury. Son ton ne laisse aucun doute ; c'est une sommation !
   À la surprise des deux autres, leur commune connaissance vient de se dresser en directrice d'opération. Il la connaissent et savent qu'il ne sera pas possible de changer le mouvement sans lourdes pertes, mais elle doit s'expliquer d'abord.
   « Je viens de quitter des officiers qui recherchent une cour intérieure où des reconstitutions psychohistoriques ont lieu. Ils soupçonnent qu'elles infiltrent les population de mémoires collectives qui intoxiquent les consciences civiques, explique-t-elle si vite que personne ne mettrait en doute que ce soit possible. Vous êtes en danger d’être découvert. Il faut sans délai condamner ces fenêtre. Monsieur Mari va vous aider. »

   Le coup de force passe comme une lettre à la poste. Chacun sait qu’elle sait quelque chose, ignorée pour des raisons différentes. Sans attendre le trio se lance à condamner les fenêtres donnant sur la cour intérieure. Zénon redescend du grenier avec des couvertures. Eury puise dans une boite à outils. Elle tend les clous, les ciseaux et les marteaux. Les deux hommes bouchent à la vue l’accès par les couvertures transformées en rideaux ; mais pas sans que la vision connectée du troisième démineur, transmette à Dodo et au staff de Pof, les pics zoomées en temps-réel, qui seront scrutées dans les moindres détails pendant qu'il enfonc les clous.
   Pas moins dupe, mais dont il ne sait de quoi, Zénon n’a pas oublié le harpon dans l’oreille qu’elle lui avait fiché, ni quelle force obscure l’avait animée. Pareil soucis de boucher des ouvertures ne peut relever que d'une répétition historique, interprète-t-il machinalement ; mais son intuition perspicace lui dit que pour Mari, c’est une bonne occasion de passer un bon temps pour voir à la fenêtre, tout en ajustant les toiles. Il voit qu'il regarde. Notamment tout au fond de la cour, gît au milieu d’un bric à brac, l’œuvre d’Anthéaum : une masse luisante, aux effets chromés qui interdisent tout de deviner aux plus pénétrants sondages.
   Zénon n’a jamais su à quoi servait cet objet qui parfois s’allume ; il n'en connaît que le nom, APSO, et l'attribue à une formation de l’Inconscient chû de son avatar. Tout à fait différemment, pour la bande à Dodo ça ne fait aucun doute ; il s’agit de l’unité cybernétique qu’ils cherchent.

   Malgré sa méconnaissance profonde, avec la hargne qui anime Pof ayant jeté toutes ses forces, son système en alerte lance un tir à tout hasard. C'est la loi karmique de Pof, qui croit contrôler des masses ; ayant trouvé APSO qu’ils cherchent en croyant que c’est autre chose qu’ils ne connaissent pas, l’onde statistique qu’ils règlent sur 'mort-sûre', atteint Anthéaum par un effet quantique.
   Ni Eury, ni Mari, ni Zénon, qui ont achevé l'occultation ne se sont rendus compte de quoique ce soit et du drame qui s'est déclenché en altitude durant l'isolation de l'intérieur.

*  *  *

   Dans le vaisseau spatial qui dérive, suivant la  convalescence de Nathalie, des secousses ont averti qu’une offensive visait le champ d’analyse de Zénon, sa cour intérieure. Depuis que la capitaine a révélé à son équipage la nature de sa cargaison, il est écrit qu’elle devra quitter sa position stationnaire et se diriger derrière la lune où Taire disparaîtra à sa vue. Mais avant de programmer la traversée, pour générer la clé publique de sa destination, elle tente de résoudre l’énigme que pose encore le psychohistorien. Elle a demandé une synthèse à l’assistante de surveillance qui lui remet une note auto-destructible.
   « L’analyse en cours, du psychoshitorien Kelper par Tat Potar, est basée : a) côté Potar, sur son ucmpp, l’Unité Cybernétique de Mémoire de Personne Physique qui porte le nom d’Antheaum Toll, tandis que, b) côté Zénon, elle a lieu dans sa cour, où sont matérialisées sa réalité virtuelle augmentée et les productions d’Anthéaum, son Inconscient » Elle retourne la note et la secoue, rien n’en tombe ; pas un mot sur sa mère. Elle est encore faible mais veut en savoir plus ; elle se rend au burlab de Potar pour le questionner.

   « Est-ce que Toll, Anthéaum, a une mère ? demande-t-elle directe.
 – Difficile à dire, se tâte Potar. Zénon certainement oui, et, pour ce qui nous intéresse, son existence psychique, sa relation maternelle a certainement été tributaire d’une mère à la Renaissance. » Il observe la capitaine en mesurant l'effort qu'elle lui demande et après une pause reprend : « Pour autant qu’il artefacte son Inconscient, de ce point de vue, son ucmpp, Anthéaum, est presque plus relatif à cette maternité que Zénon lui-même factuellement. Mais on constate que ça nécessite des concepts pointus.
 – A-t-il des sentiments amoureux ? »
   Nath a jeté ses cheveux en arrière d’un mouvement qui veut bien dire ce qu’elle pense des concepts en ce moment. Tat attend encore pour arrêter son idée ; il continue émoussant : « Ce n’est pas moins difficile à savoir. Si pour la mère on peut se faire une idée, pour la libido, je doute qu’il y ait un moyen de distinguer une attribution du flux quant à la source dans deux réseaux synaptiques d’ordres..
 – Vous a-t-il parlé de moi ? coupe-t-elle. Je vous pose la question parce que si Zénon ne me connaît pas, on pourrait peut-être.. »
 – " Hum.. hum.." » murmure Tat qui s'est maintenant fait son opinion. Si Nathalie lui explique pourquoi elle pose une question, il est cousu de fil blanc que c’est pour cacher ce qu’elle veut dire. Or " vous a-t-il parlé de moi ? " signifie le désir amoureux et son besoin caractéristique d’en parler. Tat qui voit ses soupçons se confirmer, craint une complication de plus.
   « Il parle très peu de ses impressions des autres, c’est sa nature d’être plutôt la mémoire de celui qui, lui, ne parle que d’autres, l’analysant je veux dire. Vous voyez que c’est techniquement difficile..
 – Mais est-ce qu’il souffre ? »

   Tat qui n’a plus de doute – Nathalie est amoureuse – ne sait pas si elle-même le sait. C’est une fatalité qui les accable tous les deux. Surtout pour Tat quand il pense comment il devra s’en expliquer auprès de son analysant Zénon. L’avatar prototype de sa psychanalyse est devenu un objet d’amour sans qu’il en soit pour rien. « Je crois préférable qu’Anthéaum participe à notre conversation pour nous éclairer » lance-t-il. Sans discussion il presse le commutateur vizi de l’avatar Toll. L’écran s’allume.
   La décision du psychanalyse est frappante par son énergie. Nath, de toutes façons, est flageolante. Mais la vision qu’ils découvrent les scie : Anthéaum se tord au sol de sa cabine dont l’audio amplifie des gémissements de douleur presque éteints ; on dirait Nathalie la dernière fois, mais en pire ; un accident est arrivé et c’est peut-être trop tard.
   En révélant qu’on peut être plus rapide qu’un éclair Nathalie s’est catapultée en se ruant à son secours ; dans le couloir sans gravité où elle rame comme une damnée, elle crie « Anthy ! Anthy »
   Tat plus lentement s’est aussi levé, beaucoup plus lourd, et la suit en soupirant « en tous cas, maintenant, elle sait ». Quand  à son tour il arrive sur les lieux, Antheaum est en train de se relever avec l’aide de Nathalie. Il l’interroge « C’est votre fibrillation que vous m’avez passée ? C’était une affreuse douleur.
 – C’est le comble ! s'insurge l'émue, dites que c’est de ma faute. Il ne faut pas se gêner. »
   D’une offuscation passagère, réalisant que Tat arrive, elle passe à la crispation franche.
   « Et puis avec vos histoires de psy, vous arriveriez à me faire dire n’importe quoi. Débrouillez-vous. Et vous, Monsieur le psychanalyste, j’espère que vous vous tiendrez responsable de ce que vous avez entendu »
   Tat comprend qu’il a ordre d’oublier les cris affectueux qui lui ont échappé dans sa course. Elle sort empourprée, claquant la porte et les laissant tous les deux.
   « Qu’est-ce qu’elle a dit ? demande Antheaum en massant son corps endolori
 – Je n’ai rien compris » répond Tat. Il ajoute à son diagnostique que Nathalie est consolidée, elle n'est plus en convalescence. « C’est plutôt toi qui peut nous renseigner. Nous t’avons vu par le visio, tu étais abattu au sol.
 – Je crois qu’on a voulu détruire APSO. C’est le modèle qui est dans la cour de Zénon. Il faut que nous entrions en contact avec lui.
 – Mais tu sais bien que c’est impossible, c’est toi notre intermédiaire. Tu peux mettre en contact, mais pas entrer. C’est cette infirmière par qui il nous faut passer, peut-être sait-elle quelque chose. »

   Anthéaum récupère les coordonnées de Eury. Il appelle. Elle décroche. Après s’être faite reconnaître, Antheaum qui l’a prévenue : « Je ne suis pas Dieu, je suis l’avatar de Zénon, il ajoute : nous aurions besoin de renseignements sur mon ratava.
 – Je viens de le quitter, j’étais chez lui il y a cinq minutes.
 – Est-ce que quelque chose le menaçait ? Vous a-t-il fait part d’inquiétudes ?
 – Il venait de recevoir un visiteur. Il se sont mis à la recherche d'une unité cybernétique, ou quelque chose comme ça. »
   Mais.. – réfléchit Tat à l’écouteur – l’ "Unité Cybernétique"... c’est Anthéaum !
 – Je dois ajouter que cet homme avait.. une influence certaine. J’ai fait un rêve éveillé en sa présence, où je chantais « hissez haut matelots » pendant qu’ils étendaient des toiles. Et puis il a pris les voiles, je ne sais pas où il est parti. »
   En réalité Eury mentait. Elle avait suivi Mari et se trouvait à présent dans un parc, assise sur l’herbe, tandis qu’il était parti chercher des hot-dogs. Bien que troublée par ses propres agissements qu’elle n’expliquait pas toujours, elle se hâta d’ouvrir un dossier que le démineur avait visiblement volé lors de leur expédition. C’était l’écriture de Zénon qu’elle reconnaissait. À la hâte elle photographia les pages peu nombreuses qui furent directement transmises sur l’écran du bureau d’Anthéaum. Il était temps, au loin Mari revenait. Elle fit croire qu’une troupe de contestataires approchait et raccrocha en rangeant prestement les feuilles. Mari ne se rendit compte de rien, ou du moins ne le fit pas voir, et ils s’installèrent sous des branches basses, avec peut-être l’occasion de niquer. C’était au moins une compensation pour les tribulations qu’elle subissait.

   Tat et Antheaum se concentrèrent sur l'information qui venait d’arriver. D'un signe discret, Anthéaum indiqua le clignotant sur l’écran qui avertissait que le message était partagé, sans doute avec Nathalie interceptant leur conversation. C’est tant mieux, se dit Tat, en pensant qu’il n’aurait pas à le répéter.
   Les notes que Zénon avait couchées, faisaient le point sur ses recherches et les conclusions auxquelles elles menaient. Par extensives textoméries sur les wikipofs qui renseignaient la planète, certains faits absents avaient par conséquent 'certainement' existé. Selon lui, il s’agissait de formes flottantes de la catégories des négations.
   Tat en Antheaum échangèrent le même regard. Ils pensaient tous deux que Nathalie en prenait connaissance en même temps. À l’œil expert de Potar, l’ébauche d’un élan de Toll aussitôt retenu les avertit ensemble : de crainte que de nouveau, énervée par les négations, Nathalie reprenne un malaise, Antheaum allait se précipiter. Il s’en retint mais trop tard pour que Tat ne détecte qu’une passion partagée mouvait l’avatar, vis à vis de son amoureuse.
   Contracté sans savoir pourquoi, Toll sut que Tat savait quelque chose ; ce qu'il oublia quand on entendit Nathalie arriver avec des exclamations dans le couloir.
   Elle déboucha sans se donner la peine de frapper.
   « Vous savez ce que je viens d’apprendre ?! La femme génératrice de la civilisation ! Hélène ! Hélène est sortie d’un œuf. C’est une ectogène! »
   Durant leur hésitation réciproque, elle avait pu lire ces pages mais n'en parlait pas. Aucun ne releva l’indiscrétion du procédé ; l'esprit des notes de Zénon était assez frais pour qu’ils ne pensent plus qu’à la femme d’AMO, jamais mentionnée sinon par un nom de façade, Néfertiti – le fait absent de la légende devait nécessairement lui être attribué. Il n’était nulle part soupçonnée qu'Hélène de Troie fut la femme qui manquait aux wikipofs.
   La négation flottante prenait un coup de gravité avec la distraction de Nathalie.

 

 

accueil
__0__ script argument prépo Chap.1 Chap.2 Chap.3 Chap.4 Chap.5 postpo glossaire clips table
        Chap.6 Chap.7 Chap.8 Chap.9 Chap.10        

LATHAKH