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LATHAKH

 

Chap.7

 

 

   Naufragé dans son bureau, le directeur s'essuie le front trempé de sueur. L’échec du premier démineur est lourd de conséquences. Toute la base stroboscope à fréquence douze, l'alerte du déclenchement d'attaque. Au-dessus de sa tête, du "très-haut"-parleur moulé dans le plafond, Dodo lui lance des ordres . « Lancez immédiatement un second démineur » crie la voix en fureur.
 – Mais nous n’avons plus d’infirmière, elle a déserté.
 – C’est insensé ! Vous l’avez fait exprès !!? Lancez-le, immédiatement, sans discussion et sans l’augmenter ; je le piloterai en personne et directement. »

   Eury avait disparu de la base durant la prépa du second démineur. Pendant qu'elle pratiquait l'injection, l'écran de contrôle fut parasité. Reconnaissant le crépitement de l’Homopou, elle lâcha la seringue et courut au fond du couloir. Sa frayeur avait raison. L’agonisant perclus de sondes, était en fusion. Pensant que son message à Zénon, dans la première chambre, avait été intercepté, elle crut devoir fuir. Mais rien de prouvait tout ça sûr.
   Elle ne s’expliquait toujours pas son geste. Pourquoi avait-elle transmise à Zénon cette vidéo ? Maintenant elle désertait avec une bonne raison pour se sentir coupable : elle avait abandonné le second patient en plein processus de dépersonnalisation.
   Pendant que les gardiens amenaient le démineur déboussolé au directeur, Eury était déjà à l’approche de Suer. Se dents pointues se mordaient la lèvre en resongeant à la lettre de Nathalie qu’elle avait reçue dans la troisième chambre. Elle n’avait pas vérifié si le troisième démineur l’avait interceptée – mais c’était trop tard. Elle n’y pouvait plus rien, sauf à son tour surveiller Zénon.

   Dans le bureau du directeur, le second démineur gardait la pose d’un chien de chasse debout à l’arrêt. Après lui avoir brièvement transmagnétifié le cerveau, les gardiens l'avaient conduit au maître de base. Dodo voulait le piloter par hallucination auditive. Il entendrait sa voix et penserait le reste, ce qu'il penserait, en automatisme mental, comme une hallucination. Elle fit un test.
   « Vous faites un travail de cochon dans cette taule » aboya le démineur..
   Personne ne parlait comme ça au directeur, mais ce dernier répondit avec docilité au pantin qui le tançait ! On ne plaisantait pas avec la Vénus en fureur. «  Nous avons perdu le contact de votre précurseur, expliquait-il piteusement, nous avons repéré un Zénon en Çabas, puis plus rien. » Le haut-parleur cracha un rire sarcastique et son feu rouge s’éteignit. Le démineur s’assit. Le test avait pris fin.
   « Ça va aller, ça va aller.. » balbutia le directeur en tapant à l’épaule l'admonesteur hébété qui ne dirait plus rien. Il le conduisit dehors. « Si vous entendez des voix.. ce ne sont pas des anges..
 – J’ai eu la sensation d’exister, fit l'autre d'une voix traînante.

 – Automatiquement »
   Il fut mené au système capsule, et partit pour Suer où il serait la torpille de Dodo.

 

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   Après avoir volé un scooter de la base, Eury avait mis une semaine à traverser le désert. Arrivée en Suer, elle vendit l’appareil à des trafiquants – et récolta de quoi pouvoir continuer son voyage. Depuis quinze ans elle se demande pourquoi elle a quitté Zénon. Elle lui avait jeté un harpon dans le dos lors d’une balade en barque. Son mouvement avait fait osciller l’esquif et déplacé sa cible qui n’avait eu que l’oreille arrachée. Plus tard elle n’avait retrouvé aucune raison d’avoir fait ça. Il venait à peine de lui dire comment était apparue de la blockchain. Elle refusait croire que l’IA ait pu créer seule une merveille pareille. Mais déjà tout ce qu’il disait était incroyable..; ce n’était pas une raison valable pour vouloir le noyer dans un lac. Des pulsions avaient fait d’elle une dangereuse assassine. Eury s’en était ensuite libérée en prenant des cours de comptabilité puis en devenant infirmière.
   Elle avait voulu réparer.
   Mais elle n’était plus sure d’elle. Elle se maria avec un mineur qui fut précocement enterré dans un affaissement de boyau. Suivit la vie célibataire dans la prison d'un désert – jusqu’à ce que tout se dérègle à nouveau, quand en passant vérifier l’Homme au Pou, elle découvrit que l’ordinateur de la chambre du chiffreur décérébré, envoyait des messages à des milliers de gens inconscients. Le prisonnier en fin de vie cherchait à avertir qu’une effrayante génération d’une monnaie mondiale apparaissait spontanément. Alors tout s’était accéléré. Elle avait recontacté Zénon en transe et dans les jours suivants, trouvait le corps en fusion qui parasitait l’augmentation de son second patient.
   Maintenant convaincue que l’IA était capable de tout, avec ses pofs en poche, elle prit un billet pour le Çabas. C'est là qu'elle pensa que c'était Dieu, quand elle eut Toll.

   Dans le train elle relut la lettre de Nathalie, puis aussitôt arrivée, prit un monauto qui la déposa à proximité du cabinet du psychohistorien. Les buvettes y étaient nombreuses et variées et, d’une terrasse à cosmétique, elle commanda un rouge à lèvre sur café. Elle commença à rédiger sa réponse à Nathalie :
   « À la capitaine que je ne connais pas,
   Vous m’avez demandé comment Zénon portait la barre. Je dois vous dire que mon point de vue a changé avec le temps et je préfère vous envoyer une photo. En effet je suis à l’instant sous ses fenêtres qui affichent une petite barre entre les jambes en l’air d’un V. A mon tour je voudrais vous demander un service : les études de Zénon m’avaient appris que la rotation de la notation devait prendre acte au moment de la résolution du Test de Turing. Mon Dieu, je m’adresse à vous directement par la machine. Si vous avez un moyen de faire passer le message je vous en serai reconnaissante. »

   En tant que Second de La Pareille ce fut Toll, qui reçut le message énigmatique. L’avatar estima que l’auteure du message avait perdu la tête, comme de plus en plus de gens employant l’IA pour s’adresser aux divinités. Toutefois, puisqu’il était l’avatar du Zénon en cause, il fut pris d'un soupçon. L'avatar retint la requête et reçut en retour un flux puissant l’informant qu’un agent inhospitalier, connecté à la folle avait rendu visite au psychohistorien.
   Il s’agissait du second démineur que Eury allait reconnaître bientôt ressortant de l’immeuble.

   Car dans son appartement, Zénon, depuis le passage du premier, avait repris le cours de ses recherches. Il fut à nouveau interrompu, par une demande de rendez-vous. « Ça n'arrête pas » soupira-t-il.
   C’était le second démineur.
   La bande à Dodo n’avait pas molli dans l’intervalle. Des investigateurs électroniques avaient scannés tout le Çabas, convaincus que Zénon était une clé du Tralala. Les calculs firent soupçonner que sa copropriété fut la couverture de la secte secrète. Le second démineur se présenta comme un agent d’assurance qui souffrait d’une névrose mineure.
   « Monsieur Kelper ! J’avais hâte de vous rencontrer. Ma Compagnie est persuadée qu’en connaissant leur histoire, elle peut mieux protéger ses assurés.
 – C’est certain, Monsieur.. comment ?
 – Jacques Laquette, mais c’est pour une petite névrose que je voudrais vous parler
 – C’est certain. Comment vous entendez-vous avec vous-même ? »
   Dodo qui écoutait par la puce, crut être dévoilée ; et le démineur s’embrouilla dans son automatisme mental. Ce qui n’était pour Zénon qu’une simple routine diagnostique, eut des conséquences démesurées sur le pilotage de Laquette qui suivit.
   « Mais je ne suis pas fou ! répondit intempestivement le visiteur, rassurez-vous.
 – Je n’ai aucun doute sur votre état. Ce qui vous cause est la psychologie collective avant tout.
 – Mais personne ne me cause ! »
   Le démineur halluciné se défendait. Dodo qui le pilotait en lui parlant dans la tête faisait « Chhhhuut » comme un acouphène assourdissant, car le médecin ne semblait jouer d’aucun instrument. « Je ne doute pas que vous parliez tous seul, disait-il.
 – En effet mes employeurs m’ont toujours loué.. pour mon indépendance. Par exemple, vous pouvez me parler de vous. »
   Il s'en sortait bien. Zénon estima qu’une mise au point sur les concepts leur serait utile. « Avant que nous abordions le motif de votre visite, je peux effectivement vous présenter la méthode. Lorsque je parle de moi, par exemple, je le fais en pensant que nous pensons à nous.
 – Vous êtes donc plusieurs dans l’immeuble, sauta sur l’occasion Dodo par la voix de Jacques Laquette.
 – Oui, effectivement.., une copropriété..
 – Je l’aurais parié ! Elle vous oppresse..
   C’était Dodo qui parlait. La petite névrose de l’agent d’assurance s’insinuait dans la conversation en se projetant sur l’interlocuteur. Il fallait avancer vite en thérapeutique, Zénon n’avait pas de temps à perdre. « Effectivement, une copropriété, c’est toujours une charge, acquiesça-t-il.
 – J’ai ce qu’il vous faut. Ma compagnie vous propose la dématérialisation.
 – Je ne vois pas ! De quoi s’agit-il ?
 – Nous échangeons. Content-content : vous nous donnez vos appartements et nous vous offrons un cabinet virtuel. La médecine terre à terre c’est dépassé ! Les consultations dans la réalité virtuelle, voilà l’avenir. Nous vous procurons même un homme d’entretien à vie pour vos aménagements 3D.

 

   Zénon fit un rapide calcul mental. Il avait acheté la propriété huit-cent-vingt-mille pofs, presque un pif, et son vis à vis lui proposait un site internet qu’on trouvait sur le marché, cinq-cent pofs maxi. C’était séduisant mais.. c’était une arnaque, il en était certain. Qui pouvait donc convoiter sa propriété à ce point ? et mandater un faux agent d’assurance pour lui proposer de devenir télémédecin pour avatars ?! Il fallait une provocation pour le démasquer.
   « Vous m’avez convaincu. Je vais virtualiser mon cabinet, annonça Zénon en se levant, il nous faut fêter ça. Non seulement ce pianocktail émet des sons avec des boissons, mais il projette des images. Je vais vous faire une démonstration. »
   En s’installant au vieil instrument, il tira un clavier de signes étranges, composa une formule puis, jouant des molettes il dirigea un jet laser qui faisait, dans le temps, apparaître dans les boites de nuit, des vedettes hologrammes. C'était une vieille ruse de publiciatire. Zénon le régla à projeter à sa fenêtre une composition de trois signes que Jacques Laquette chercha à traduire. Il s’avoua vite vaincu.
   « Je ne vois pas ce que ça veut dire, ni à quoi ça sert. Pourquoi projetez-vous sur des fenêtres fermées ?
 – Eh ! Bien, par l’effet d’inversion que vous observerez en sortant de l’immeuble, vous pourrez lire ces lettres à l’envers, comme dans un miroir. Ceci vous donnera une idée de la manière dont la psychologie collective lit les fantasmes ou les entreprises que vous formez dans votre tête. »
   Dodo s’était mise à grogner dans les oreilles de Laquette ; ce qui lui donnait un air méchant.
   « Vous êtes complètement fou ! » explosa le démineur. Avec le point de vue dedans-dehors qu’imposait le psychohistorien, ni la puce ni Dodo, ni son pilote ni son ‘moi’, n’arrivaient plus à s’entendre. Agité par le tourment Laquette sortit.
   C’était au moment où Eury était arrivée et photographiait la formule publiquement exposée. D’ailleurs quand Laquette arriva sur la place et se mit à tourbillonner en regardant les façades, elle reconnut son second démineur. Mais elle avait déjà déconnecté de sa liaison avec Antheaum.

 

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   Toll transmit à Nath la lettre d’Eury, mais la prévint de ce qu'il en pensait. Nathalie la lut mais contesta violemment le point de vue d’Antheaum. « Tu crois qu’elle te prend pour un dieu ! Mais mon pauvre, qui est le plus délirant de vous deux ? Va! Va, la rassurer et répondre à ses questions. Laisse-moi seule. » Nathalie ne s’était jamais montrée sous ce jour, sèche et cassante. Antheaum sortit pour retrouver l’autre femme sur les ondes. Quand il reprit la communication avec Eury, ça n’allait pas mieux :
   « Allo ! c’est vous Dieu ? Vous me répondez ! glapissait l’infirmière.
 – Non c’est un relais, répondit Toll maussade.
 – Vous êtes Saint Pierre ?
 – Non, un relai de.. Nathalie, la capitaine qui vous a adressé la lettre à laquelle vous avez répondu, et qui demande des précisions. Je ne peux pas vous la passer, elle est souffrante.
 – La rotation de la notation, continuait l’ex de Zénon avec excitation, voilà à quoi me fait penser la formule à la fenêtre. C’est Kelper qui l’écrivait comme ça. Je vous envoie la pic. »
    Toll soupira, « Et vous croyez que Dieu a la réponse ?
 – Je sens que vous vous moquez de moi. Ce n’est tout de même pas extravagant ! Depuis toujours les gens font des kilomètres pour parler à Dieu. Ils se rendent dans des églises, sur des montagnes, dans des couvents, mettent des chapeaux et d’autres parlent à des statuettes ou devant des paniers de fleurs. Vous ne croyez pas qu’on communique plus efficacement avec Dieu par un ordinateur ?
 – … (silence)
 – … – c’est mieux qu’une vache tout de même !
 – … (silence pesant)
 – Même si Dieu n’est pas causant – l'entend-on parler seule – je maintiens qu’on facilite le dialogue en employant une machine qui parle. »
   Comme l’avait prédit Nathalie, Toll ne résista pas longtemps. Il explosa. « Je vous ai déjà dit que ce n’était pas moi ! Je ne suis qu’un technicien, et puis zut ! Je peux vous expliquer de la Résolution Quantique qui vous prouvera que vous parlez à un ordinateur qui n'a même pas d'âme. » Sa correspondante n’était pas insensible aux remous émotionnels. Elle susurra qu’elle s’en accomoderait s’il essayait.
   Durement éprouvé, l’avatar articula d’une voix synthétique tremblante :
   « La résolution quantique demande deux flux, comme des particules et une observation. Vous savez qu’un compteur (de particule) ne répond plus de rien si une observation ajoute son flux. On appelle ça paradoxe quantique. Sa résolution survient lorsqu’on réalise qu’il faut que le compteur soit un objet.
 – J’adore.. murmura Eury
 – Parce que ceci veut dire, continua Toll – il se sentait gêné sans savoir pourquoi - que les deux flux sont des chiffrages. Mais je ne veux pas vous embêter.
 – Vous ne m’embêtez pas du tout. D’ailleurs Zénon m’a souvent expliqué que les premiers chiffrages apparaissaient avec des triades. Vous voyez que je suis au courant.
 – C’est vrai, dit l’avatar de Zénon, de même qu’en génétique, si on en fait l’Autre-flux, ce sont des codons.
 – Ce n’est pas du tout pareil, effectivement..
   Toll comprit alors, que c’était elle qui se moquait de lui. Il fut attristé et résuma court « ça entraîne que l’objet est un traducteur ». Or cela Eury le comprit radicalement : elle était en train de converser avec un traducteur. Et qui se faisait passer pour un petit technicien. Elle ne le lui reprocha pas.
 – Vous pourrez tout de même lui présenter mes photos de la barre ?
 – Je l’ai fait, elle va vous répondre.
 – Et pour le MEWE.. ?..
 – Oui, la rotation de la note... je crois que je saurai me débrouiller aussi.

 

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