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LATHAKH

 

Chap.6

 

 

- I -

 

   La base d’Alinstan ne distinguait plus le jour de la nuit. Le monde électrique effacé les repères de formation du temps ! Information, ordres et convocations suffisent à sa vie. Son directeur vient d’appeler le premier démineur. Le commanditaire, qu’on appelait Dodo, s’impatientait : « lancez l’opération sans délai ! » Du coup, l’homme convoqué arrive dans le bureau. « Par bonheur vos résultats sont excellents ! » annonce le directeur. Un robot remporte le dossier. Ils restent seuls. Le succès de son conditionnement avaient déjà fait le tour de la base – l’homme savait que tant qu’il obéirait, sa santé resterait bonne.
   Le directeur se cala dans son fauteuil en lui désignant un tabouret.
   « J’étais sûr que vous alliez réussir à me laver le cerveau, je me sens en pleine forme, dit l’autre obéissant.
 – Ne faites pas le malin Numéro 627384, faites plutôt vos preuves ! Vous avez été augmenté niveau douze. Sur une échelle de vingt, c’est considérable. Autant dire que vous êtes assigné à une mission délicate et de haute importance. » Le directeur manipulait un petit appareil, comme une télécommande, en tournant un bouton.
   627384 gardant un air jovial, vit sa vue se flouter - preuve que l’augmentation fonctionnait, du moins en mode atténuation. Il n’arrivait même plus à se souvenir des deux camarades qui l’avaient accompagné. Troisièmement il fut pris d’un hoquet, preuve définitive du bon fonctionnement. Le directeur appuya sur reset et posa l’appareil.

   « Vous devrez nous obtenir toutes les informations utiles sur la secte inconnue du Tralala. Allez vous préparez, vous sortez par l’éjecteur de 20h.
 – Je n’en ai jamais entendu parler de cette secte.
 – Raison de plus pour vous taire ! Nous ne la connaissons pas non plus, sinon on ne vous enverrait pas pour le savoir. Trouvez les renseignements dont nous avons besoin et ne perdez pas de temps. »
   Rapidement l’augmentation se manifesta en sens inverse ; le démineur perçut la porte de sortie en sa texture intime et soudain la poignée surgit en des détails inouïs.

 

* * * * * 

 

   Il était tard ; 627384 prit immédiatement l’éjecteur. Il fut déshabillé dans le sas puis revêtu de sous-vêtements capteurs. Son bagage l’attendait dans la cabine. Il choisit la chemise vert pomme et le pantalon coccinelle. Le temps qu’il s’assit pour boucler sa ceinture, la propulsion l’écrasait au fond du siège. Le système en profitait pour tester les mesures. Il n’y eut dans la couture de la manche droite qu’un mauvais relevé de sueur. Tout le reste était parfait.
   La décélération fut moins brutale. Il perçut du fond de l’œil qu’il venait de parcourir une heure trente. Le douze à vingt-et-une heure trente-trois 627384 sortit d’une porte d’un parking obscur qui débouchait sur une gare routière. Il fut détecté nanti d’une réservation pour l’intercom 76 sur voie
 C.

   

   Grâce à ses pouvoir, l’espion augmenté trouva l’indice d’une piste. Trois jours de bus le conduisirent à Suer. À son arrivée il se retrouvait seul dans un bâtiment où circulaient principalement des robots et des valises. Il décida de partir d'un journal froissé que les techniciens de surface n’avait pas encore désintégré. Comme il s’y faisait vagabonder le regard, la Sécurité l’interpella pour "vagabondage sur papier jeté". Il suivit le peloton de nettoyage et fut interrogé au poste. Son ouïe décuplée enregistra là l’interrogatoire du box voisin ; on y parlait d’une secte de fondeurs. Il mémorisa l’adresse et, dès qu’il fut libéré sans explication, Soissan Déphos prit le train pour Çabas. C’était sous cette identité qu’il s’était déclaré et c’est ainsi qu’il sonnerait chez Zénon.
   Sorti de l'interrogatoire il s’était rendu chez le fondeur. Soissan avait prétexté qu’il cherchait à ciseler un déboucheur. Il ne s’entendit pas avec l’artisan qui lui répondit : « Ici pas de ça ! Pour le tralala, adressez-vous plutôt à un façonneur.  »
   Le tour était joué ; certain qu’il trouverait l’information secrète chez un façonneur sous le couvert d’un signe obscur, il choisit Zénon Kelper au bottin des professionnels.
   Mais il fut déçu quand il arriva ; ce Kelper ne semblait pas en faire partie des grands façonneurs. On lisait sur sa porte qu’il était psychohistorien ! En cherchant le web il le retrouva là tout de même, à "façonnage d’ucmpp". En quête du mystérieux Tralala, la probabilité que ce fut un nom de code l’emporta. Il sonna. Un petit robot renifleur le conduisit dans un salon où un homme seul tapait à la machine.
   Le démineur augmenté fit un scan rapide d’évaluation.
   Effectivement il n’y avait pas la moindre trace de façonneuse. La pièce était plutôt bourgeoise, au cœur d’un immeuble qu’il évalua d'une dizaine de pièces. Sa résonance indiquait des revêtements de bois. L’établi devant lequel l'homme se tenait assis ne présentait aucune alarme dissimulée. Lui-même devait être Zénon Kelper comme le confirma le rapport en fond d’ouïe. Il était effectivement psychohistorien mais une alerte sub-vocale l'informa que l'habitant était en partie avatardisé. C'était un ratava d'expérimentation. « Un instant je termine, dit-il.
– Je suis Soissan Déphos. J’ai tout mon temps. » répondit l’espion qui en profita pour continuer l’inventaire.
   Sur une table basse, un manuel prospectus fit clignoter le scan qui rendit l'information : « Confectionnez votre ucmpp, recueillez votre ADN et votre V*q ; laissez psyBakh le préserver selon votre volonté quand vous serez disparu  » - joint au document, une éprouvette et un support numérique complétaient l’information : il s'agissait d'un kit de mini-mommie, taille moléculaire à valve numérique. Le scan se prolongea sur les étagères occupées par de la littérature historienne.
   ‘Un farfelu sans histoire’, se dit l’augmenté. Son observation s’attarda sur un pianocktail type Vian. Il identifia une copie modernisée version bio, qui avait retrouvé un certain succès lors des campagnes alternatives ayant précédé l’intronisation Pof. L'antiquité paraissait en état de marche. Les zomms de la rétine passèrent à divers ustensiles de magie que l’original semblait collectionner : une réplique de distordeur , un strophalos et la relique d’un hiéronymus. Il pensait s’asseoir dans un fauteuil qui paraissait avide, quand le psychohistorien se recula de son clavier pour enfin l’accueillir.

 – C’est à quel sujet ?
 – C’est pour un UCMPP, répondit son visiteur qui avait glané suffisamment d’indices.
 – Quel Type ?
 – Je voudrais que mes informations m’appartiennent de façon groupées, sans les laisser éparpillées à disposition de tous tyrans. Je veux être un.. pas con, sommateur en somme.
 – Oui, il vous faut un avatar permanent, une Unité Cybernétique.
 – C’est cela, mais je précise bien : avec de la mémoire mienne ; je veux ma mémoire propre. Ni celle de quelqu’un d’autre ni une mémoire préfabriquée.
 – Oui, une unité cybernétique de Mémoire de Personne Physique, la vôtre ; un UCMPP, c’est cela qu’il vous faut.
 – Allons-y !
 – Allons-y, oui, mais au fait ! Si vous rassemblez ces parties de vous.. vous êtes bien conscient de la conséquence : sous un rapport de mémoire qui n’appartiendra ni à un maître ou un tyran, vous n’en serez que d’autant plus part de l’écologie.
 – D’accord, je préfère.
 – Bon ! je vais vous chercher un exemplaire et formulaire.

   Le bonhomme disparaît en lui faisant signe d’attendre. Soissan reste seul, les portes verrouillées sans doute. En l’écoutant s’éloigner dans l’escalier, il reprend son scan. Il n’a pour l’instant relevé aucun indice probant, pas d’ombre de secte ni rien qui eut l' air d'un tralala. Il monte la puissance de l’augmentation. Toujours rien. Par dépit il lance une requête parallèle et là, sous le choc, Déphos manque de tomber dans le fauteuil. « Piège à mémoire » redouble l’alerte d’augmentation. Il titube, revient sur la première alarme : le choc provient d’une clé USB, dans un déposoir en vrac sur le manteau de la cheminée. Son scan augmenté l'a lue au passage ; en y repassant, en flash il voit le directeur d’Alinstan, le brouillage et un conflit de système. L'augmenté redevient démineur, comme un petit enfant il retrouve les traits de l’infirmière. Son floutage est déchiré en dix secondes de tremblement. Il reconnaît la clé ! C'est celle de son propre conditionnement. Elle contient une scène de la télé dans sa chambre de cerveau délavé. Impossible d’expliquer que son programme d’instruction à lui, Dephos, se trouve là, dans le bureau de ce psychohistorien qui ne le connaît pas. L’augmentation défaille. Les systèmes sont dépassés et voilà qu’il entend les pas qui redescendent -Kelper va réapparaître dans un instant.

   « Ah ! Voilà, j’ai ce qu’il vous faut,» annonce le psychohistorien qui le découvre affalé à moitié évanoui dans le fauteuil à vide. « Mais ! Qu’est-ce que vous faites-là ! C’est mon fauteuil de trou de mémoire. Le modèle Herbe Rouge, c’est extrêmement dangereux ce machin là.
 – arghfff,   arghfff, annone Soissan.
 – N’ayez pas peur de vous en sortir, » dit l’autre en le tirant. Il parvient enfin à se remettre debout. « Ce sont des fauteuils d’analyse très avancée, j’aurais dû vous prévenir.
 – Ce n’est rien, je reviendrai, implore le visiteur blanc comme un linge, j’ai dû faire une hypotension.
 – Tenez, prenez ça tout de même, dit Zénon en lui mettant en main le petit kit ucmpp. Vous me paierez quand vous reviendrez. En soi ça ne coûte pas cher. On peut se conserver des milliers d’années pour moins que rien. Mais c’est pour vous préserver qu’il vous faudra revenir. En attendant, faite attention à ne pas manger de viande avant de cracher dans le tube, ajoute-t-il en serrant les yeux, vous seriez réincarné en bœuf. » Et comme l’autre sort, il lui tape dans le dos pour lui redonner des couleurs.

 

* * * * * 

   Zénon reste seul maintenant et se remet au travail. Il y a peu de chance que celui-là revienne se dit-il. Ils sont tous comme ça : « je veux m’étherniser, je veux m’étherniser ! » qu’ils disent, et au premier revers de la mémoire, ils s’évanouissent comme les rêveries dans l’azur.
   Maussade, il regarde perplexe son fauteuil d’analyse. Depuis que son propre ucmpp l’a dédoublé en permanence avec Tat Potar, Kelper éprouve la nostalgie des psychanalyses à la duelle. Il envie son propre avatar qui, lui, connaît le confort d’une oreille qu’il n’a plus. Insidieusement, Zénon jalouse Antheaum. Il souffre du vacarme du Suer en émeute, où ce sont des murs qui l’écoutent.
   Pris de fatigue, il se prend la tête dans les mains et rêvasse… Aux dernière nouvelles Potar est dans l’espace. Est-ce lui qui a emporté Eury ? Il veut chasser l’air paniqué qu’il a vu chez son éphémère client. Les nouvelles des campagnes anti-pof sont inquiétantes.. Zénon frissonne et va au pianocktail se faire une soupe, olive-gingembre réglée sur « Imagine » ; il joue quelques notes sur l'instrument qui sort une tasse fumante du micro-onde.

   Envahi de pensées trop diverses, Zénon s’installe dans l'autre fauteuil - celui de bureau, à la coque simple. Il n’y en a plus beaucoup comme ça. Même pas une prise électrique. Il décapsule un brin de nicotine pendant que la soupe refroidit un peu. Tat lui a envoyé des interprétations concernant sa mère ; il entreprend de les méditer en portant la tasse aux lèvres.
    « Ils ont oublié un noyau ! C’est dangereux pour les dents » s’insurge-t-il en recrachant. Au fond de la soucoupe tombe un objet métallique. Ça ne vient pas d’une olive. Stupéfait Zénon découvre qu'il a failli avaler une clé USB. Comment est-ce possible ?! Il se lève et va voir sur la cheminée et constate que la clé où il a conservé le message d’Eury, manque. Il se repenche pour vérifier à fond et la reconnaît dans sa bave. Abasourdi il retombe, dans le fauteuil d’analyse psychohistorienne.
   L’énigme est de taille. Comment expliquer cela ? Il songe brièvement à appeler Potar, mais se ressaisit. « Pas de régression mon gaillard » se dit Zénon « réfléchit par toi-même » : le visiteur qui s’est présenté ne venait pas de nulle part ; ça ne peut être que lui qui a fourré la clé de l'étagère dans le pianocktail, d'où elle est tombée dans la soupe, mais pourquoi ? S’il était venu voler la clé, il l’aurait emportée. Donc il a voulu la détruire. Passée au micro-onde elle n’avait aucune chance. Mais la détruire sans l’emporter, veut dire qu’il connaissait Eury ou seulement son contenu. Il a dû faire l’opération dans la précipitation. Zénon fait une pause de pensée. Est-ce un message, un avertissement que l’étranger a voulu lui communiquer ? Possible. Mais dans la soupe ! Cela n’admet pas d’explication. Il compose le numéro d’Antheaum. Il n’a plus besoin de Potar, sa conclusion est arrêtée : Soissan Déphos était devenu fou. Mais pourquoi ?

   En fuyant, 627384 s’est éloigné des zones réglementées. Il s’enfonce dans des ruelles sans nom des quartiers chauds. Leur inextricable dédale n’est connu que des robots, les gens qui y vivent ne savent même pas qui ils sont ; la plupart ont été des embryons de la Grande Pollution. Dans son esprit en panique il a changé vingt fois d’identité, s’est appelé Petit Machin, Edouard Devile, Hérézy Latour, Bin Deficel, Karl Amandine, Merfis Selère, Caré Lamole.. L’explication de son désorde n’était pas loin : lorsqu’un conditionnement hypnotique est mis en place, un contingent d’image est serti dans l’inconscient du sujet, et lorsque l’une d’elle est reproduite à sa perception, les ressources paranoïaques de l’inconnaissance sont débordées. Décuplé par un pseudonyme rigide – "sois sans défaut" – un tsunami avait emporté 627384. La découverte inopinée qu’il avait faite dans le bureau de Zénon de la clé d’Eury de son conditionnement l’avait positionné en faute, comme s’il avait cueilli le fruit défendu de la connaissance. La scène qui s’y trouvait et qui l’avait conditionné devait premièrement disparaître et deuxièmement, il devait faire disparaître qu’il l’avait trouvée. Le seul geste raisonnable qui lui restait à faire dans sa situation était de faire croire que Zénon l’avait mangée. Seul Déphos pouvait connaître cette explication. Mais Déphos n’existerait plus.
   C’était effectivement un acte de folie qui l’avait sauvé. Il était prêt à se déshabiller complètement et à courir nu dans les ruelles quand une vision du directeur d’Alinstan l’assaillit à nouveau. Elle allait se transformer en hallucination qui lui lancerait l’ordre de tout abandonner. C'est sous cette augmentation qu'il réalisa que sa main allait jeter loin de lui le kit ucmpp qu’il serrait à toute force. Un spasme l'en empêchait. Il ressentit un flux de reconnaissance, comme l'amour quand il atteint le cœur, et un grand calme s’établit avec. Il pouvait contrôler ses perceptions.
   L’esprit de Soissan reprenait des fonctions constructives. Procédant sans augmentation, évitant toute altération, il contempla le dépotoir où il se trouvait. Le sol était jonché de seringues et sachets, sans parler des vomissures. L'égaré frissonna à partir du chakra du bas. Pratiquement évacué des brumes hypnotiques par contraction de l'orifice, la description de l’ucmpp lui revint. Il était temps, il avait failli s’en débarrasser comme du reste. Il s’accroupit alors en se rapetissant dans l’angle d’un mur comme tant d’autres venaient le faire ici le soir. Dépliant sur ses genoux les éléments du kit, il trouva les éponges miniatures et l’instrument perforant qui sauverait à jamais son identité. À mesure que son cerveau s’emplissait de lucidité, dans l’impasse où les autres se piquent pour s’injecter le venin dedans, Soissan Déphos se piqua le bout du doigt, pour en extraire au contraire, la goutte rouge qu'il fit téter, de la phalange à ses buvards du kit. Comme s’il signait, d’une empreinte venue du fond des âges, le démineur dégrisé récolta son ADN. Automatiquement, avec l’évidence de la simplicité, il glissa ensuite les échantillons dans les enveloppes de Faradays qui pourraient les préserver durant des siècles. Soissan avait fait ses premiers pas sur le chemin de l’avatar permanent.

 

 

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